Le Prix Nobel de la Paix
"L'histoire de mon Prix Nobel est très simple. Oh, c'est
arrivé drôlement ! En octobre 1956 j'étais malade, et soigné par mes
parents, à Dinant. La révolte hongroise a éclaté. Quelques jours plus
tard, les premiers réfugiés sont arrivés en Belgique, à Huy
précisément. J'avais honte d'être malade ! Je n'ai pas accepté de ne
rien faire. Mais l'argent manquait. Alors, j'ai écrit aux grandes
Fondations Mondiales, sans d'ailleurs savoir exactement si elles
s'occupaient de charité. J'ai écrit à la Fondation Ford, à la Fondation
Rockfeller, à la Fondation Nobel. Les réponses furent rigoureusement
négatives. Parmi ces réponses, il y en avait une me disant que le Fonds
Nobel n'avait rien de disponible car ses revenus s'amalgamaient en un
Prix récompensant une oeuvre de Paix. J'ai montré la lettre à un de mes
amis, M. Fernand Dehousse, Président du Conseil de l'Europe, lui
expliquant que j'avais besoin d'argent pour les réfugiés et que je
croyais savoir que le montant du Prix Nobel était assez important. Il
m'a répondu : " On va risquer sa chance !""
Et de fait, le 10 novembre 1958, Dominique Pire apprend que le Prix Nobel lui a été décerné.
Lors de la remise officielle du célèbre Prix, à Oslo, M. Gunnar Jahn, président du Comité Nobel, précise, dans son discours, que le prix ne couronne pas tant le nombre de réfugiés que Dominique Pire a sauvés que l'esprit qui a animé son travail en faveur des laissés-pour-compte.
" Le travail du P. Pire en faveur des réfugiés est une action entreprise pour guérir les blessures de la guerre. Mais il voit plus loin. Comme il l'a dit lui-même, le but c'est d'édifier un pont de lumière et d'amour bien au-dessus des vagues de colonialisme et d'opposition de races. Même plus : vouloir, par l'action, favoriser le développement de " l'esprit de fraternité " entre les hommes et les peuples." (Extrait du discours de M. Gunnar Jahn) .
Les règles de la Fondation Nobel stipulent que chaque titulaire du Prix Nobel de la Paix doit, dans l'année qui suit le jour où il a reçu cette distinction, faire une conférence à Oslo. Dominique Pire n'attend pas un an, ni un mois, ni une semaine ! Il fait sa conférence le lendemain de la remise du Prix, dans la grande salle de l'Institut Nobel. Ce soir-là, sa voix se fait plus forte, plus convaincante que jamais. Ce n'est pas une conférence mais le cri d'une conscience, un appel à la fraternité militante :
"Je n'écoute pas les pessimistes qui disent que tous les Prix Nobel de la Paix n'ont jamais empêché les violences. Je crois que le monde progresse spirituellement. Lentement, sans doute, mais il progresse. A peu près à la cadence de trois pas en avant et deux en arrière. L'important c'est de faire le pas supplémentaire, le troisième pas. (...) Ils se trompent ceux qui pensent que je ramène tous les problèmes de la souffrance au drame des Displaced Persons. En aidant quelques réfugiés européens, je vois derrière eux tous les réfugiés d'Europe que je n'aiderai pas, et tous les réfugiés des quatre coins du monde. Derrière ce flot de réfugiés je vois d'innombrables souffrances : les affamés, les sans-abris, les emprisonnés et tant d'autres misères. (...) Si profondes que soient nos différences, elles restent superficielles. Et ce qui nous différencie est infime, comparé à ce que nous avons de semblable. La meilleure façon pour nous de vivre en paix, de nous estimer et de nous aimer est donc de garder l'esprit fixé sur notre dénominateur commun. Celui-ci porte un nom magnifique : l'Homme."
Très ému, il clôture son discours à voix basse :
"La joie que j'éprouve en ce moment n'est pas celle que donne une récompense. Je ne suis pas un vieil amiral qui reçoit la dernière et la plus belle décoration de sa vie. C'est une joie sérieuse, une joie de l'âme, celle de l'alpiniste, qui en pleine escalade, entrevoit subitement le sentier qui va le mener plus haut. Le Prix Nobel de la Paix n'est pas une fin de carrière, mais un commencement. Il me donne une responsabilité immense. Chers amis, aidez-moi, prolongez-moi ! Elargissez le chemin de la compréhension fraternelle ! Ensemble, nous adoucirons la peine des hommes... "
Et de fait, depuis le Prix Nobel de la Paix, Dominique Pire n'a de cesse d'amplifier son action. Il s'attelle à la construction de ce qu'il appelle le "Monde du coeur", un monde humain et fraternel.
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