Dans le cadre des cercles de théologie qu'il a mis sur pied pour les jeunes, Dominique Pire tâche d'établir régulièrement un débat sur un problème de vie. Chaque mois, il fait appel à un ami qui traite une question.
"Un jour, en janvier 1949, il me fallut un orateur ! Rien, ni personne, n'était inscrit à l'agenda du cercle du Bruxelles, pour le mois de février. Madame Mertens, Commissaire de girls-guides, me proposa son beau-frère, un jeune citoyen américain qui avait travaillé dans les camps de réfugiés. Il s'appelait Ed Squadrille. Je ne l'avais jamais vu. Je savais, comme tout le monde, qu'il y avait quelque part en Europe une forêt humaine déracinée. Je croyais qu'on s'occupait à "reboiser", à coups de millions de dollars.
"L'ami Squadrille arriva : un jeune Américain très gentil, plein de loyauté, de sincérité et de coeur. Il se mit à parler des réfugiés des camps. Il parlait avec précision, comme ancien chef du camp de Kufstein, dans le Tyrol autrichien : quatre mille âmes. Il avait démissionné par désespérance, par sentiment d'impuissance. Il avait la conviction que l'International Refugee Organisation (IRO) ne voyait avant tout dans les réfugiés, qu'un problème de sélection à résoudre, qu'une vaste commande d'émigrants sains, vertueux et efficients à livrer aux pays qui subventionnaient l'opération. Il disait : "On s'occupe trop de business et pas assez de l'Homme. Trop de frais généraux et pas d'inquiétude pour le Hard Core, le Noyau Dur, pour les tordus d'âme ou de corps qui n'émigreront pas. Une bonne boutique d'émigration pour costauds, pour ouvriers qualifiés ! Ils ne s'occuperont du "résidu" que quand ils n'auront plus rien d'autre à faire ! C'est un raisonnement de chef de rayon, mais pas une attitude humaine ! D'ailleurs est-ce la faute de l'I.R.O. ou de l'égoïsme pratique des nations qui le commanditent ?... " "
Quand l'orateur se tait, l'assemblée, émue, ne peut rester indifférente. Immédiatement, Dominique Pire et les jeunes décident d'écrire aux réfugiés pour leur faire savoir que le monde ne les oublie pas. Bientôt, D. Pire, possédé par l'angoisse de savoir pour pouvoir porter témoignage, part pour l'Autriche. Il y visite vingt-quatre camps, deux sanatoriums, une maison pour enfants, un home pour vieillards.
De retour en Belgique, bouleversé par ce qu'il a vu en Autriche, il multiplie les conférences, les appels à la radio, les campagnes de presse. Son action en faveur des réfugiés négligés par les organismes officiels d'émigration, s'étend ainsi étape par étape.
Il commence par créer un réseau de parrainage. Celui-ci prend la forme d'un échange de correspondance visant à rendre confiance et courage aux plus défavorisés des camps de réfugiés. L'arrivée des lettres fait jaillir dans le coeur des personnes déplacées des sources qu'eux-mêmes croyaient taries :
"D'où avez-vous appris mon existence ? Je suis heureux, je suis charmé d'avoir reçu, pour la première fois, en ces longues années d'exil, une lettre si aimable, pleine de sympathie et de souhaits amicaux. Moi qui me suis senti si délaissé, si inutile ! J'avais tellement besoin de votre sympathie. Votre lettre m'a donné de nouvelles forces et du courage. Maintenant, il me sera plus facile d'endurer ma solitude et toutes les misères de ma condition. (Extrait de lettre)"
En 1959, les parrainages sont au nombre de quinze mille.
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Dominique Pire et un réfugié russe |
Aujourd'hui, l'association Aide aux Personnes Déplacées est toujours active dans l'accueil des réfugiés en Belgique et dans des actions de parrainage dans les pays en voie de développement.
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