L'action sociale d'Iles de Paix

 

L'objectif: la promotion féminine

 

Le statut de la femme dans la culture musulmane, hindouiste ou bouddhiste au Bangladesh peut apparaître particulièrement choquant à l'observateur occidental dans les années 60. L'inégalité commence dès la plus tendre enfance. Il y a peu d'écoles pour les filles et, lorsqu'il y en a, les parents s'opposent souvent à ce qu'elles y aillent. A partir de son mariage, la femme vit recluse dans l'enclos familial, ignorante du monde extérieur. Dans ces circonstances, la femme peut difficilement jouer un rôle actif dans la société.

 

La promotion féminine représenta donc une des priorités de l'Ile de Paix de Gohira. Toutefois, il n'était pas imaginable d'espérer changer les coutumes de l'extérieur : des étrangers n'ont ni le droit de les condamner, ni le pouvoir de les supprimer. A cet égard, l'approche méthodologique de l'action en faveur de la promotion féminine eut donc une importance cruciale.

 

 

 

 

 

La méthode

 

Plutôt que de s'attaquer de front à une question pour laquelle des intervenants étrangers n'avaient que très peu de légitimité, l'option retenue fut celle de tenter une émulation entre femmes en favorisant les opportunités de rencontre entre elles. La mise en place d'un petit dispensaire fut un des moyens utilisés pour permettre aux femmes de sortir de chez elles.

 

Les réalisations

 

L'action médicale fut conçue comme un moyen pour rentrer en contact avec les femmes. En 1963, une infirmière française arrive à Gohira. Elle se rend de village en village, sur appel de la population, pour donner des conseils, fournir les premier soins et prescrire des médicaments à retirer au dispensaire. Accompagnée d'une élève Bangladeshi, elle assistait également les accouchements à domicile qui, auparavant, se passaient dans des conditions d'hygiène insupportables. En 4 ans, 10 sages femmes furent ainsi formées.


Une fois les premiers contacts et la confiance ainsi établis avec un petit groupe de femmes pionnières qui avaient exprimé le souhait d'acquérir une plus grande autonomie, les actions de promotion féminine se sont concentrées sur la formation à des activités productives. Onze centres de formation ont été mis sur pied : cours de couture, tissage, broderie, accompagnés d'une sensibilisation à l'hygiène et à la santé familiale. Dès le départ, les participantes sont confrontées aux réalités du commerce, dans la mesure où elles supportent le coût réel de leur activité : elles achètent à prix plein leurs fournitures et constituent un fonds pour l'entretien du matériel fourni par l'Ile de Paix.


Le nombre de personnes touchées par l'action sociale de l'Ile de Paix reste modeste. Toutefois, sur le plan psychologique, son impact est considérables.


Pour la première fois - nous sommes au début des années 60 - les femmes de la région de Gohira ont senti qu'on s'intéressait à elles et ont compris qu'elles pouvaient, par un effort personnel, améliorer leur sort et accéder à une plus grande dignité. Les milieux hindous et bouddhistes ont réagi positivement à ces possibilités nouvelles; le milieu musulman resta plus réticent et souvent réfractaire, mais lui aussi a été imperceptiblement ébranlé et, déjà, des pionnières, encouragées ou, du moins, tolérées par les hommes les plus éclairés, s'efforcent de servir d'exemple et d'encouragement pour leurs consœurs plus craintives.

 

Les résultats

 

En cinq ans de présence à Gohira, le paysage a été radicalement modifié. Du point de vue physique, d'une part, l'appui apporté par l'Ile de Paix a permis l'augmentation de la productivité de la terre. En 1961, le rendement annuel d'un hectare de riz avoisine les 2 600 kilos. En 1966, avec la diffusion de nouvelles variétés et l'introduction d'une culture de printemps, ce rendement est passé à 3 620 kilos, soit une augmentation 40 %. Avec la légère augmentation des superficies cultivées, la disponibilité de riz a augmenté de 66%. Cinq années plus tard, le rendement à l'hectare passait à 4 875 kilos, la quantité produite étant plus que doublée. Les cultures maraîchères ont également connu une explosion, passant de 49 à 602 ha. Cet accroissement de la production agricole a permis à la population d'améliorer son alimentation, de constituer des réserves et de disposer de petites liquidités. En outre, les plus pauvres ont également bénéficié de la diminution des prix sur le marché, consécutive à la production plus importante.


Au delà des résultats matériels, il y a, d'autre part, l'impact psychosocial, qui est sans doute plus fondamental. Bien sûr, les premières années furent difficiles : poids de la tradition, manœuvres des gros propriétaires terriens, attente de "cadeaux". Mais petit à petit, un réel ébranlement de la société a eu lieu. Le mouvement coopératif reposant sur le self-help a rencontré un très franc succès, à tel point que, fin 1998, la coopérative centrale regroupait 372 coopératives primaires pour 10 659 membres, ce qui est impressionnant au regard des 37 coopératives existantes au départ de l'équipe expatriée, trente ans plus tôt. Les 56 coopératives féminines sont particulièrement dynamiques.