Biographie détaillée

Son enfance

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Georges Pire est né à Dinant, en Belgique, le 10 février 1910. Son père, instituteur à Leffe était, paraît-il, d’un caractère assez autoritaire. Sa mère, Berthe Ravet, optimiste et gaie, parvint heureusement à contrebalancer cette sévérité et à insuffler la joie de vivre à ses quatre enfants.
Lorsqu’ éclate la Première Guerre mondiale, en août 1914, la famille fuit les troupes allemandes à bord d’une barque sur la Meuse. Le grand-père, resté au pays, sera fusillé devant sa maison deux jours plus tard. Georges n’a, à l’époque, que 4 ans et demi. Toute sa vie, il se souviendra pourtant de la détresse de l’exode vers Rennes.

Je suis fatigué, j’ai mal à la gorge. Je marche, je dors. Tram, train. Deux jours et deux nuits en wagon à marchandises. Arrêt à Rennes, en Bretagne, car j’ai de la fièvre. On nous regarde, on nous plaint, on nous aide. Je suis un réfugié. Mais je ne le sais pas. Je ne le saurai, je ne le comprendrai, que trente-cinq ans plus tard, en voyant mes frères des camps… Voilà mes parents à Rennes. Ce qu’ils avaient : deux enfants, dont un convalescent et l’autre, bébé. Ce qu’ils n’avaient pas : de l’argent. Ce qu’ils n’avaient plus : leurs valises, abandonnées Dieu sait où. Ce qu’ils reçurent immédiatement des Bretons : une aide chaleureuse, un foyer, du travail.

Le père de Georges obtient, en effet, un poste d’instituteur dans une école de campagne bretonne, puis en Normandie. Pendant tout ce temps, Georges est son élève, fermement tenu à l’œil.

A l’armistice, en 1918, la famille Pire rentre en Belgique. Dinant est en ruines. Georges intègre une classe à l’école primaire de Leffe. En 1921, il entre au collège de Bellevue à Dinant. En fin de parcours, le collégien craintif et bûcheur est reçu troisième à l’examen final.

Des deux premiers (reçus), l’un est devenu Jésuite, et l’autre maître en théologie et professeur au Grand Séminaire de Namur. Le troisième est Dominicain. Je pourrais continuer l’énumération : curé, capucin, Père Blanc, etc. Car sur les vingt-six élèves de ma promotion, il y eut quatorze vocations… Ainsi se terminèrent dix-sept ans d’existence et douze années d’école. Je trottinais sur le chemin de la vie, plein de crainte et d’admiration. De crainte pour moi, d’admiration pour les autres.

Sa vocation

J’ai pensé très tôt être prêtre. Prêtre ou médecin, sans beaucoup dériver vers autre chose. Maman nous avait, mes sœurs, mon frère et moi, éduqués pieusement. J’étais un bon petit garçon. Du côté de l’âme, une piété sans détours. Je n’ai pas connu la crise du passage de la foi du charbonnier à la « foi adulte ». Pas de problème… Mais depuis j’ai vécu avec les problèmes des autres, entouré de croyants appartenant à d’autres confessions et de non-croyants. Je me sens à l’aise parmi eux comme un poisson dans l’eau.

En 1927, en sortant de rhétorique, Georges Pire s’inscrit au Petit Séminaire de Floreffe mais n’y est pas heureux. Le 14 septembre 1928, il entre au couvent de l’ordre des Dominicains, à Huy. L’ordre des frères prêcheurs rencontre ses aspirations :

Soeur Cécile, une contemporaine de saint Dominique, a dit : « Sa religion est souriante, parfumée ». Au couvent de la Sarte, c’était ainsi.

Frère Henri Dominique Pire

Après dix jours de retraite et la prise de l’habit, le jeune Georges Pire devient Frère Henri Dominique Pire. Novice, il consacre trois années à l’étude de la philosophie au couvent de la Sarte à Huy
Dominique Pire fait ses études de théologie à Rome (de 1932 à 1936) et y est ordonné prêtre en 1934. Il compléte cette formation par une licence en sciences politiques et sociales à Louvain, en 1936-1937. Regagnant la Sarte en 1937, Dominique Pire est chargé de l’enseignement de la philosophie morale et la sociologie.

Pendant la guerre, il rejoint la résistance et y assume les fonctions d’aumônier. En 1946, le Provincial de l’Ordre des Dominicains le nomme curé de la paroisse de la Sarte. Il sera déchargé de cette fonction en 1953.

Son engagement social

A l’époque de sa licence en Sciences sociales et politiques à Louvain (1936-1937), Dominique Pire entre en contact avec la misère humaine.

A cette époque, je reçus mon premier coup d’éperon, je subis ma première métamorphose. Près de la ville, dans une verte vallée, dormait un château où les Sœurs Missionnaires de l’Enfance s’occupaient des enfants pauvres. J’y allai plusieurs fois. Je n’oublierai jamais le regard de ces petits enfants, se tournant vers la porte au moment où j’entrais dans les salles. Un lent regard où il y avait de l’inquiétude, de la résignation, de l’espoir, de l’attente. Qu’attendaient-ils ces petits ? Pourquoi tournaient-ils la tête à chaque porte ouverte ? On s’occupait d’eux, pourtant. D’où venait subitement, cette détresse informulée ? Un déclic se produisit en moi : je devais faire quelque chose. Je devais descendre au fond de la pauvreté, comme tant d’autres. La comprendre. Et l’effacer, si je pouvais.

Engagement social de Dominique Pire

De retour, comme professeur de morale au couvent de la Sarte à Huy, ses activités de prêtre, de professeur et de sociologue le mettent en contact avec la jeunesse. Il fonde un petit cercle de théologie avec des girls-guides de Huy et de Bruxelles. Pendant l’été de 1938, Dominique Pire crée à Huy une petite plaine de jeux dont les premières monitrices sont précisément les girls-guides théologiennes. De là naît un prolongement. Les jeunes filles ont suivi, après les vacances, les enfants rentrés en classe. Elles ont vu la misère de certains foyers. Elles ont donné un coup de main. C’est le germe d’un service d’entraide familiale à l’écoute des plus démunis.

Aujourd’hui, le Service d’Entraide Familiale créé par Dominique Pire accueille toujours les personnes en décrochage social.

L’aide aux personnes déplacées

Dans le cadre des cercles de théologie qu’il a mis sur pied pour les jeunes, Dominique Pire tâche d’établir régulièrement un débat sur un problème de vie. Chaque mois, il fait appel à un ami qui traite une question.

Un jour, en janvier 1949, il me fallut un orateur ! Rien, ni personne, n’était inscrit à l’agenda du cercle de Bruxelles pour le mois de février. Madame Mertens, Commissaire des girls-guides, me proposa son beau-frère, un jeune citoyen américain qui avait travaillé dans les camps de réfugiés. Il s’appelait Ed Squadrille. Je ne l’avais jamais vu. Je savais, comme tout le monde, qu’il y avait quelque part en Europe une forêt humaine déracinée. Je croyais qu’on s’occupait à « reboiser », à coups de millions de dollars.

L’ami Squadrille arriva : un jeune Américain très gentil, plein de loyauté, de sincérité et de cœur. Il se mit à parler des réfugiés des camps. Il parlait avec précision, comme ancien chef du camp de Kufstein, dans le Tyrol autrichien : quatre mille âmes. Il avait démissionné par désespérance, par sentiment d’impuissance. Il avait la conviction que l’International Refugee Organisation (IRO) ne voyait avant tout dans les réfugiés qu’un problème de sélection à résoudre, qu’une vaste commande d’émigrants sains, vertueux et efficients à livrer aux pays qui subventionnaient l’opération. Il disait : « On s’occupe trop de business et pas assez de l’Homme. Trop de frais généraux et pas d’inquiétude pour le Hard Core, le Noyau Dur, pour les tordus d’âme ou de corps qui n’émigreront pas. Une bonne boutique d’émigration pour costauds, pour ouvriers qualifiés ! Ils ne s’occuperont du « résidu » que quand ils n’auront plus rien d’autre à faire ! C’est un raisonnement de chef de rayon, mais pas une attitude humaine ! D’ailleurs est-ce la faute de l’I.R.O. ou de l’égoïsme pratique des nations qui le commanditent?… »

Quand l’orateur se tait, l’assemblée, émue, ne peut rester indifférente. Immédiatement, Dominique Pire et les jeunes décident d’écrire aux réfugiés pour leur faire savoir que le monde ne les oublie pas. Bientôt, Dominique Pire, possédé par l’angoisse de savoir pour pouvoir porter témoignage, part pour l’Autriche. Il y visite vingt-quatre camps, deux sanatoriums, une maison pour enfants, un home pour personnes âgées.

De retour en Belgique, bouleversé par ce qu’il a vu en Autriche, il multiplie les conférences, les appels à la radio, les campagnes de presse. Son action en faveur des réfugiés négligés par les organismes officiels d’émigration s’étend ainsi étape par étape.

Il commence par créer un réseau de parrainage. Celui-ci prend la forme d’un échange de correspondance visant à rendre confiance et courage aux plus défavorisés des camps de réfugiés. L’arrivée des lettres fait jaillir dans le cœur des personnes déplacées des sources qu’eux-mêmes croyaient taries.

D’où avez-vous appris mon existence ? Je suis heureux, je suis charmé d’avoir reçu, pour la première fois, en ces longues années d’exil, une lettre si aimable, pleine de sympathie et de souhaits amicaux. Moi qui me suis senti si délaissé, si inutile ! J’avais tellement besoin de votre sympathie. Votre lettre m’a donné de nouvelles forces et du courage. Maintenant, il me sera plus facile d’endurer ma solitude et toutes les misères de ma condition. (Extrait de lettre)

En 1959, les parrainages seront au nombre de quinze mille.

Entre 1950 et 1954, Dominique Pire crée 4 homes pour personnes âgées et fonde, entre 1956 et 1962, 7 « villages européens » rassemblant un certain nombre de familles et visant à leur insertion socio-économique. Pour réaliser ces projets, il mobilise des milliers de personnes. C’est la naissance de l’ « Europe du Cœur ». Cette action sera reconnue par le Prix Nobel de la Paix, remis à Oslo le 10 décembre 1958.

Aujourd’hui, l’association Aide aux Personnes Déplacées est toujours active dans l’accueil des réfugiés en Belgique et dans des actions de parrainage dans les pays en voie de développement.

Le Prix Nobel de la Paix

L’histoire de mon Prix Nobel est très simple. Oh, c’est arrivé drôlement ! En octobre 1956, j’étais malade, et soigné par mes parents, à Dinant. La révolte hongroise a éclaté. Quelques jours plus tard, les premiers réfugiés sont arrivés en Belgique, à Huy précisément. J’avais honte d’être malade ! Je n’ai pas accepté de ne rien faire. Mais l’argent manquait. Alors, j’ai écrit aux grandes Fondations Mondiales, sans d’ailleurs savoir exactement si elles s’occupaient de charité. J’ai écrit à la Fondation Ford, à la Fondation Rockfeller, à la Fondation Nobel. Les réponses furent rigoureusement négatives. Parmi ces réponses, il y en avait une me disant que le Fonds Nobel n’avait rien de disponible car ses revenus s’amalgamaient en un Prix récompensant une œuvre de Paix. J’ai montré la lettre à un de mes amis, M. Fernand Dehousse, Président du Conseil de l’Europe, lui expliquant que j’avais besoin d’argent pour les réfugiés et que je croyais savoir que le montant du Prix Nobel était assez important. Il m’a répondu : « On va risquer sa chance ! »

Dominique Pire, Prix Nobel de la Paix

Et de fait, le 10 novembre 1958, Dominique Pire apprend que le Prix Nobel lui a été décerné.

Lors de la remise officielle du célèbre Prix, à Oslo, Gunnar Jahn, président du Comité Nobel, précise, dans son discours, que le prix ne couronne pas tant le nombre de réfugiés que Dominique Pire a sauvés que l’esprit qui a animé son travail en faveur des laissés-pour-compte.

Le travail du Père Pire en faveur des réfugiés est une action entreprise pour guérir les blessures de la guerre. Mais il voit plus loin. Comme il l’a dit lui-même, le but c’est d’édifier un pont de lumière et d’amour bien au-dessus des vagues de colonialisme et d’opposition de races. Même plus : vouloir, par l’action, favoriser le développement de « l’esprit de fraternité » entre les hommes et les peuples. (Extrait du discours de  Gunnar Jahn) .

Les règles de la Fondation Nobel stipulent que chaque titulaire du Prix Nobel de la Paix doit, dans l’année qui suit le jour où il a reçu cette distinction, faire une conférence à Oslo. Dominique Pire n’attend pas un an, ni un mois, ni une semaine ! Il fait sa conférence le lendemain de la remise du Prix, dans la grande salle de l’Institut Nobel. Ce soir-là, sa voix se fait plus forte, plus convaincante que jamais. Ce n’est pas une conférence mais le cri d’une conscience, un appel à la fraternité militante.

Je n’écoute pas les pessimistes qui disent que tous les Prix Nobel de la Paix n’ont jamais empêché les violences. Je crois que le monde progresse spirituellement. Lentement, sans doute, mais il progresse. A peu près à la cadence de trois pas en avant et deux en arrière. L’important c’est de faire le pas supplémentaire, le troisième pas. (…) Ils se trompent ceux qui pensent que je ramène tous les problèmes de la souffrance au drame des Displaced Persons. En aidant quelques réfugiés européens, je vois derrière eux tous les réfugiés d’Europe que je n’aiderai pas, et tous les réfugiés des quatre coins du monde. Derrière ce flot de réfugiés, je vois d’innombrables souffrances : les affamés, les sans-abris, les emprisonnés et tant d’autres misères. (…) Si profondes que soient nos différences, elles restent superficielles. Et ce qui nous différencie est infime, comparé à ce que nous avons de semblable. La meilleure façon pour nous de vivre en paix, de nous estimer et de nous aimer est donc de garder l’esprit fixé sur notre dénominateur commun. Celui-ci porte un nom magnifique : l’Homme.

Très ému, il clôture son discours à voix basse :

La joie que j’éprouve en ce moment n’est pas celle que donne une récompense. Je ne suis pas un vieil amiral qui reçoit la dernière et la plus belle décoration de sa vie. C’est une joie sérieuse, une joie de l’âme, celle de l’alpiniste, qui en pleine escalade, entrevoit subitement le sentier qui va le mener plus haut. Le Prix Nobel de la Paix n’est pas une fin de carrière, mais un commencement. Il me donne une responsabilité immense. Chers amis, aidez-moi, prolongez-moi ! Elargissez le chemin de la compréhension fraternelle ! Ensemble, nous adoucirons la peine des hommes…

Et de fait, depuis le Prix Nobel de la Paix, Dominique Pire n’a de cesse d’amplifier son action. Il s’attelle à la construction de ce qu’il appelle le « Monde du cœur », un monde humain et fraternel.

L’Université de Paix

Au lendemain du Prix Nobel, la tâche que Dominique Pire entrevoit est immense:

Du monde entier m’arrivent des offres et des appels. Il ne m’est pas possible de rester sourd à aucune peine, si lointaine soit-elle. Des hommes m’écrivent : ils veulent travailler pour moi, faire des démarches, bâtir, aider. D’autres m’implorent : des désespérés, des fous, des pauvres, des ratés, des prisonniers libérés, des solitaires, des gens qui veulent adopter des orphelins. On me signale des misères collectives. Je voudrais y répondre, sans me laisser écraser par les « blocs », cet éclatement du monde ! Vais-je tenter d’aider les réfugiés du Pakistan ? Vais-je frapper au Rideau de fer pour que la Pologne m’ouvre ? Ce que je veux affirmer, c’est que le Prix Nobel de la Paix ignore toutes les barrières. Comme la Paix elle-même. Partout, les hommes de bonne volonté doivent se rapprocher, pour accomplir ensemble quelque chose. Je l’ai vu en Belgique. Des ouvriers socialistes, des francs-maçons, m’ont donné de l’argent, à moi, prêtre catholique, pour les Villages Européens. En France, des paroisses protestantes ont eu le même geste. Chacun est venu, non pour son clan, sa nationalité, sa religion, mais pour les autres. Je lutte contre les barrières, contre les préjugés, les stéréotypes sociaux.

Université de Paix

Bientôt, en 1959, l’occasion se présente de donner corps à cette aspiration à cultiver la tolérance. Plusieurs centaines de lecteurs d’une revue internationale réagissent à la lecture d’un article consacré à la construction des Villages européens. Ils écrivent à Dominique Pire pour lui proposer leurs bras sur ces chantiers. Les aspects techniques ayant toujours été confiés à des professionnels, Dominique Pire n’a aucun travail manuel à faire faire à ces correspondants. Néanmoins, pour ne pas décevoir ces jeunes de bonne volonté, il leur propose de venir passer trois semaines avec lui. Il leur promet d’envisager avec eux, pendant ce temps, la manière dont ils pourraient servir l’humanité, et particulièrement la paix. Une quarantaine d’entre eux acceptent et rendez-vous est pris pour l’été 1960. Ainsi naît l’Université de Paix.

Son objectif : trouver et enseigner aux jeunes générations des manières et des moyens d’abolir les causes de la guerre. En s’occupant des personnes déplacées, Dominique Pire a vu de si près les blessures de la guerre qu’il a en effet la volonté de s’attaquer aux racines du mal.

L’Université de Paix accueille des étudiants de toutes les nationalités, de tous les horizons philosophiques et confessionnels.

Nous partons, dans cette maison, du fait de la diversité, du pluralisme, du cloisonnement existant entre les hommes. Il serait trop facile de bâtir la paix s’ils étaient déjà semblables, a écrit Saint-Exupéry. Et d’ailleurs, étant donné les limites mêmes de la nature humaine, la diversité est une forme de richesse. Nous n’avons donc pas à chercher la paix par le nivellement, mais nous la trouverons en établissant l’harmonie dans la diversité. On voit par là combien limitée et donc fausse est l’assimilation de la paix à une simple absence de guerre. La paix est une chose positive : c’est la création d’un climat de compréhension et de respect mutuels. Le but de cette Université de Paix est précisément de contribuer à la création de ce climat.

Au cours des sessions à l’Université de Paix, le public jeune et métissé vit tout d’abord l’expérience pratique de la cohabitation et du dialogue fraternel. Il reçoit et cultive également les enseignements de personnalités telles que le Professeur Oppenheimer, le Professeur Raymond Van der Elst, John Griffin, …

Iles de Paix

Première Ile de Paix, le Pakistan

La première Ile de Paix a été créée en 1962.

Dominique Pire a déjà derrière lui une longue histoire d’actions efficaces. Il a reçu le prix Nobel de la Paix en 1958 pour le travail effectué en faveur des réfugiés.

Des réfugiés, le Pakistan en compte alors des milliers. C’est le résultat des tensions entre l’Inde et ce pays lorsqu’ils accèdent à l’indépendance. On invite Dominique Pire pour aider à résoudre le problème. Lors de sa visite au Pakistan oriental (actuellement Bangladesh), le pays est ravagé par un cyclone dévastateur. Tout est sinistré.

Dominique Pire est frappé par sa rencontre avec les victimes. Il veut faire quelque chose pour ces gens. De retour en Belgique, il s’entoure des conseils de différents experts qui deviendront, par la suite, ses plus proches collaborateurs. Il veut agir, mais il veut tout autant s’assurer que son action soit efficace.

Agir sans savoir est une imprudence; savoir sans agir est une lâcheté, dit-il.

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D’emblée, il rejette l’envoi d’une aide alimentaire et sanitaire d’urgence. Ce qui l’intéresse, c’est ce que l’on pourra faire après la période de crise aiguë. La misère était immense dans le pays ; elle l’est plus encore. Le problème est donc énorme, démesuré, insoluble…

Dominique Pire consulte ses trois proches conseillers, l’économiste Jacques Lefevre, l’agronome Vladimir Drachoussoff et le docteur Charles Dricot. Une idée germe : « Et si on aidait un groupe d’hommes et de femmes à prendre son futur en mains jusqu’à ce qu’il puisse évoluer seul? » C’est la naissance du principe du self-help. Elle a, depuis, fait ses preuves partout où Iles de Paix a travaillé.

Plus tard, l’association adoptera un proverbe de Confucius pour exprimer cette idée :

Si tu reçois un poisson, tu mangeras un jour. Si tu apprends à pêcher, tu mangeras toute ta vie.

En 1962, Dominique Pire lance sa première Ile de Paix à Gohira. Les moyens sont très limités, mais les gens suppléent : l’association mobilise toutes les forces vives existantes. Les principes du self help sont appliqués. L’intervention d’Iles de Paix est limitée à 5 ans et centrée sur les gens.

En mai 1967, toute l’équipe étrangère quitte le Bangladesh, laissant, entre autres signes de succès, trente-huit coopératives. « Un seuil d’ébranlement, un point de non-retour ont été atteints dans l’esprit des habitants de l’Ile de Paix », se réjouira Dominique Pire. La dynamique est autonome ; de nouvelles coopératives voient le jour.

L’après Dominique Pire

Dominique Pire meurt, en janvier 1969, des complications d’une opération chirurgicale. Il a 59 ans.

Son action s’étend rapidement. Sa démarche est universelle dès lors qu’elle refuse catégoriquement toute arrière-pensée de récupération philosophique, culturelle ou religieuse. Au contraire, elle  impose le respect profond des idées, des opinions, de la culture et de la religion des hommes et femmes avec lesquels on collabore. C’est le « dialogue fraternel », seconde pierre angulaire de l’action des Iles de Paix.

C’est ainsi que des Iles de Paix apparaissent en Inde, au Mali, en Guinée Bissau, au Burkina Faso, au Bénin, en Équateur et au Pérou.