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L'Ile de Paix de Gohira après 10 ans d'autonomie

1977: Gohira, 10 ans après

(adapté de Schuffenecker, G. (1979) Une révolution tranquille (Fondation Dominique Pire, Huy)

Septembre 1977. Gertrude Van Camfort retourne à Gohira, qu'elle a quitté dix ans auparavant. Entre-temps, le Pakistan oriental est devenu le Banglaesh, au terme d'une guerre civile particulièrement atroce (1971). Mais le jeune Etat n'est pas encore sorti d'une sorte de chaos politique et économique larvé, endémique. L'infrastructure industrielle en est à peine au seuil de l'âge moderne. Inflation galopante, gaspillage, corruption. L'agriculture - dont vivent quatre-vingts pour cent de la population - ne connaît que des techniques désuètes et dépend essentiellement de la nature. Quant à celle-ci, il faut se souvenir que le BanglaDesh n'est que l'embouchure gigantesque du Gange et du Brahmapoute, dont les bras se comptent par centaines à l'approche du golfe du Bengale, tristement célèbre pour ses cyclones et ses lames de fond. Chaque année, la mousson gonfle ces rivières, qui débordent de leurs rives et recouvrent d'immenses surfaces, anéantissant vies et biens. La population souffre à quatre-vingt-quinze pour cent de maladies intestinales ou de malnutrition. Le banditisme est une institution, les meurtres se succèdent.

On ne peut pas, dans un tel contexte, ne pas être inquiet : qu'est devenue l'Ile de Paix ? Depuis 1967, le contact n'est maintenu que par lettres, via Mohamed Ishaq. L'Association n'a envoyé personne sur place depuis 1970. Ce qu'elle en sait est à la fois positif et négatif. La zone d'influence s'est indubitablement étendue, les coopératives se sont multipliées. Mais les rapports d'Ishaq reflètent la confusion, l'incertitude, qui pèsent sur le pays tout entier. La visite de Gertrude Van Camfort, responsable du volet socio-sanitaire de l'Ile de Paix de Gohira, doit permettre de faire le point.

La cause des femmes. On sait ce que "poids des traditions" veut dire au Tiers-Monde... Le grain semé à Gohira a-t-il levé ?

Gertrude Van Camfort: Quelle joie de retrouver les quatre fidèles monitrices ! Nomita, Puspa, Bina et Kalpana. Et pourtant c'est un triste spectacle que la vue de ce bâtiment vide aux murs nus : tout a été volé pendant la guerre d'indépendance. Leurs salaires ont été payés régulièrement, mais comme pour le personnel médical, elles ne jouissent d'aucun statut et ont touché la même somme pendant dix ans. Le travail se poursuit dans deux écoles et deux centres. Ecole Nandipara : Bina, le vendredi matin, quatre classes. Ecole Kundeswari : Kalpana, le mardi après-midi, quatre classes. Centre de Sattarghat : quinze à trente-sept élèves, les lundis et vendredis après-midi. C'est le seul centre à posséder encore une machine à coudre. Centre de West-Binazuri : Nomita, les après-midi, quelques jeunes élèves.

C'est presque un miracle de trouver encore ces femmes au travail. Comme pour le dispensaire, on peut dire que ces sections féminines ont surtout manqué d'encouragement. J'ai été heureuse d'apprendre que quelques anciennes élèves ont bien profité des cours. Quelques-unes travaillent chez elles. Kalpana participe activement à West-Sultampur à une nouvelle coopérative de femmes. Puspa fait partie dans son village de la Maddom Gohir Rural Development Society, qui comprend trente-cinq membres.

On voit que la section féminine est toujours là. Quand on considère leur salaire de misère (même les allocations pour le bus ont été supprimées), le manque de moyens et le défaut total de supervision, c'est vraiment beaucoup".

Ce peu de chose, c'est déjà beaucoup. En outre, une doctoresse exerce toujours à plein temps au dispensaire, et les accoucheuses interviennent désormais à domicile. Qui a un peu voyagé dans ces pays-là et qui a ouvert les yeux comprendra... La visite de Gertrude à deux nouvelles coopératives de femmes complète le tableau.

GVC: West-Sultampur Female Progressive Association, fondée en 1976, dix membres à l'époque, en compte trente-deux à présent. Elle est la mieux organisée des sociétés que j'ai visitées : deux réunions par semaine, trois machines à coudre mises à la disposition de la communauté par des familles plus riches. Notre monitrice, Kalpana, y enseigne la couture. La secrétaire, une institutrice, donne des leçons sur l'éducation des enfants et le planning familial. On y observe un réel enthousiasme dans la recherche d'activités lucratives.

Raozan Uttara La Samabaya Samity, fondée en 1975, compte quarante-cinq membres. Elles disposent de 1.100 takas en dépôt, 400 takas de parts de capital. Elles font de la broderie et du tricot et vendent en ville leur production. La secrétaire est également une institutrice et fait des lectures. Il est vraiment pathétique de rencontrer ces femmes pleines d'enthousiasme, animées de la volonté d'apprendre mais sans trop savoir comment s'y prendre.

Les coopératives agricoles, elles aussi, ne se sont pas maintenues sans mal. Les transports bengalis se sont quelque peu développés, mais les postes, le télégraphe et le téléphone fonctionnent toujours mal. L'instabilité économique et politique n'arrange pas les choses. Les querelles de personnes et les convoitises que suscitent les investissements et les matériels de l'Ile de Paix, les enveniment. Et pourtant...

GVC: Santimay K. S.S. - Sattarghat. Une société très pauvre, mais qui fonctionne bien : soixante-sept membres, dont seize femmes. Trente acres de terre seulement sont cultivés et la superficie ne peut s'accroître. Ici, les fermiers sans terre n'utilisent pas la transplantation en ligne et les engrais car ils doivent toujours donner la moitié de leurs récoltes aux propriétaires des terres. L'année dernière, à cause des inondations, ils ont perdu ce qu'ils avaient investi en alevins. Enfin, ils vont être expropriés bientôt (terres et village) à cause des travaux d'aménagement de la Halda. La visite de cette société est à la fois encourageante et déprimante: d'une part, la solidarité des coopérateurs et le dévouement du secrétaire, d'autre part, leur pauvreté et leur résignation face aux conditions terribles de la région.

West-Sultampur. Société primaire fondée en 1967. Quinze membres à l'époque, soixante-et-un à présent. Il s'agit d'un village de mille soixante-quinze habitants (cent quatre-vingt-dix familles, hindoues en majorité). Ce village a particulièrement souffert pendant la guerre de libération et les événements politiques. Tout a été rasé, quarante-deux personnes ont été tuées, presque toute la population a fui en Inde. A son retour, elle a dû tout reconstruire et s'est inspirée d'un mouvement qui naissait au Bangladesh: Shanirvar. C'est-à-dire que la population, qui n'avait plus rien et dépendait du rationnement pour survivre, a mis en commun ses efforts et ses ressources. Ainsi, elle a bâti, cultivé et constitué une brigade de défense à une époque (vers 1974) où tout était incertain. Je dois dire que la réunion avec cette société, le soir, autour d'une lampe-tempête, après l'orage, m'a beaucoup impressionnée. Ces gens exprimaient exactement les sentiments du Père Pire, et on les sentait tellement dignes, grandis d'avoir réalisé eux-mêmes leur sauvetage. C'était un peu comme le témoignage vivant d'une chose dont on a beaucoup parlé.

East-Gohira. 1967: trente membres, sept cents takas en dépôt, deux cents takas de participation en capital, une pompe, cinquante acres cultivés. 1977: cent quarante-et-un membres, vingt mille takas en dépôt, trois mille sept cents takas de participation, cinq pompes (dont une électrique), trois cents acres cultivés. Usage des engrais et des variétés à haut rendement. Cultures : riz, canne à sucre, pommes de terre et légumes (toute l'année). La coopérative octroie des prêts agricoles de huit cents takas maximum par membre, payables en six mois, et a issu deux cent cinquante mille takas de prêts en 1977. Le pourcentage de remboursement est d'environ cent pour cent. La société a reçu deux mille cinq cents takas de prêts pour la construction de cinq maisons, payables eu douze mois. Trois maisons sont payées, deux autres sont en cours. Enfin, on espère augmenter le capital de la société et entreprendre le marketing des produits agricoles.

East-Gohira est la meilleure coopérative de l'association. Le secrétaire, M. Kummund Bhandu Das Gupta est vraiment un homme remarquable, bien que sans instruction. Il explique que, grâce à l'Ile de Paix, les rendements sont passés de quinze mouds par acre à cent mouds par acre ! Il pense aussi que le succès de la société est dû à la prise de conscience des gens que c'est s'aider soi-même que de repayer les prêts. Il oublie de dire que c'est par son exemple et son dénouement que les autres coopérateurs ont confiance dans le système.

Bilan ? Il est nuancé. Les coopérateurs bengalis ont joué de malchance. L'histoire a faussé le jeu. L'équipe européenne est repartie trop tôt - l'Association en tiendra d'ailleurs compte en Inde et au Mali. Première expérience du genre, l'Ile de Paix de Gohira en a connu les maladies infantiles. Il reste que le Raozan Thana Island of Peace Cooperative Association laisse derrière elle toutes les autres.

GVC: Les noms "Iles de Paix" et "Dominique Pire" sont toujours très présents. La valeur du projet est citée en exemple dans le réseau coopératif du pays. De bonnes sociétés primaires et la révélation de véritables leaders au sein de ces coopératives sont l'expression de l'épanouissement des fermiers dans la prise de conscience de leurs moyens, la réalisation du self-help. Lorsqu'on a parlé avec les directeurs et les secrétaires, et qu'on a senti leur enthousiasme et leur détermination, on se dit que c'est l'esprit même du fondateur qui est vivant. Et que cette conviction, si elle a survécu dix ans à de nombreux cataclysmes, ne pourra jamais disparaître. De plus, selon l'avis général, suite aux enseignements de l'Ile de Paix, presque toute la région a adopté des variétés de riz à haut rendement, des méthodes améliorées de culture (transplantation en lignes, emploi des engrais et des insecticides, usage du motoculteur et de motopompes) et la mise en place de barrages. Il semblerait que sauf calamités naturelles, le thana de Raozan soit un des seuls à être excédentaire.

De tels résultats ne se discutent pas. Par delà les imperfections, les insuffisances, les erreurs et les lacunes, il en est un autre, plus significatif encore :

GVC: Pour juger de la maturité de la Raozan Thana Island of Peace Cooperative Association, il suffit de penser que je n'ai pas reçu de requêtes directes pour une aide des Iles de Paix, mais plutôt la demande d'un soutien moral par des contacts plus étroits.

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