1972 : Quatre cyclones, une guerre, les coopérateurs ont tenu bon
(adapté de Schuffenecker, G. (1979) Une révolution tranquille (Fondation Dominique Pire, Huy)
Ce que l'Ile de Paix nous a apporté ? Nurul Amin Chowdhury, secrétaire, et Kazi Abdul Bari, vice-président de la Raozan Thana Island of Peace Central Cooperative Association Ltd, n'hésitent pas un instant. Quand l'équipe européenne est venue, en 1962, nous faisions une récolte de riz par an. Quand elle est partie, en 1967, nous en faisions deux. Maintenant, nous essayons d'en faire trois.
Le Père Pire serait content : le grain a levé.
Mais les coopérateurs de Gohira ont dû faire preuve d'un courage peu commun. Quatre cyclones et une guerre n'en sont pas venus à bout. Hostiles à tout ce qui augmente le niveau de vie de leur main-d'oeuvre, les landlords n'ont pas eu plus de succès.
Prafullah Ranjan Baru a vécu tout cela depuis le début. Tout petit propriétaire, il végétait sur ses quelques acres, insuffisants pour le nourrir lui, sa femme et leurs huit enfants. Instituteur, il enseignait au village pour la beauté du geste. Mieux vaut ne pas parler de salaire... La révélation coopérative lui vint en 1963, au terme d'un entretien avec les responsables de l'Ile, et Barua est aujourd'hui l'un des plus fervents coopérateurs de la région. Pas un meeting sans qu'il ne raconte son histoire au micro. En Bengali, langue nationale avec les mots de tous les jours.
Les cyclones ont détruit quatre fois ma maison et mes récoltes. Boudhiste, j'ai dû fuir en Inde l'an dernier, pendant la guerre, car les Pakistanais savaient que j'étais pour l'indépendance. C'est pour la même raison - ou peut-être n'en avaient-ils même pas - qu'ils ont massacré quatre de mes voisins. Quand je suis revenu, je n'avais plus ni toit, ni riz. Je n'étais pas seul dans ce cas. La coopérative du village a fait face et a réparti justement les secours. Nous avons pu distribuer des bambous, des chaumes et du bois de construction. Cela a été fait après une enquête sur les priorités. Ce détail est important. C'est pour cela, entre autres, que je crois aux coopératives.
Ce sentiment d'être partie intégrante d'un tout auquel on peut faire confiance est à peu près le seul cadeau que la vie ait fait à Prafullah Ranjan Barua - avec l'admirable sérénité d'un paysage de rizières dorées, coupées de villages-bosquets où dominent palmiers, bananiers, manguiers et jacinthes d'eau. Mais ces jacinthes sont une calamité: elles parasitent les étangs, se multiplient à l'infini.
Si Barua fait une tonne et demie de riz par an, c'est le bout du monde. Il n'en vend pas, trop content quand il peut tenir d'une récolte à l'autre. Ce riz constitue l'essentiel de son alimentation. Il en mange trois fois par jour, cuit à l'eau, salé, agrémenté de piments le matin, de légumes à midi et, une ou deux fois par mois, de poisson séché ou de poulet le soir.
Ainsi survit Barua, coopérateur, heureux de l'être. C'est dire de quel abîme il vient. Il a une phrase stupéfiante: Je suis pauvre, mais pas vraiment pauvre. Il ajoute: Si je pouvais, j'achèterais souvent des fruits, du lait, du poisson et de la viande. Cela viendra. Nous progressons. La situation s'améliore. Voyez: autrefois, après les cyclones, nous réparions nos huttes avec les moyens du bord. Plus tard, grâce à la coopérative, nous avons pu obtenir, des prêts. Maintenant, nous essayons de prévenir la catastrophe, en construisant des maisons en dur.
Au départ, en 1962, l'lle de Paix de Gohira ne couvrait que l'"union" du même nom, entité administrative de quatre villages et vingt-deux mille habitants. Dix ans après, elle regroupe les cent trente-sept coopératives primaires, des quatorze unions du "thana" (soixante-sept villages, deux cent dix-sept mille habitants). Cette expansion spectaculaire est due à l'opiniâtreté de gens tels que Barua. Aujourd'hui, il incarne une certaine réussite aux yeux de ceux qui sont moins bien lotis. Ils sont nombreux.
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