L'objectif : la stabilisation et l'augmentation des rendements de l'agriculture
Un volet important de l'action de l'Ile de Paix de Yalogo a été l'amélioration de l'agriculture. L'augmentation de la densité de population autour du lac a détruit les équilibres naturels. La surexploitation des ressources entraîne en effet un appauvrissement des sols et l'avancée du désert. L'avenir de la région de Yalogo passait donc par une meilleure utilisation des ressources disponibles à travers la culture irriguée, une amélioration des techniques agricoles traditionnelles (diversification des cultures, utilisation d'intrants,...) et la protection des sols contre l'érosion.
Les réalisations
L'introduction de la culture irriguée
Comme dans les trois Iles de Paix précédentes (Gohira, Kalakad et Tombouctou), la maîtrise de l'eau représente à Yalogo la clé de l'amélioration des rendements de l'agriculture. L'atout fondamental de cette région est le lac qui offre d'importantes réserves d'eau. Pourtant, cette ressource est restée mal exploitée.
D'habitude, on s'intéresse à l'aval d'une retenue d'eau pour mettre en place un système d'irrigation. A Yalogo, l'aval se prête très mal à l'exploitation irriguée parce que, en saison des pluies, il est complètement inondé par les crues. Des études ont montré que la capacité maximale d'aménagement à l'aval ne représentait qu'une trentaine d'hectares. C'est pourquoi, avec la population, Iles de Paix a réfléchi à la manière optimale de mettre en valeur l'amont du barrage.
Dans un premier temps, le travail s'est concentré sur la réhabilitation d'un périmètre maraîcher dont l'irrigation se faisait à partir de puits alimentés par le lac via des canalisations souterraines. Mais, malgré nos efforts, ce périmètre ne connaissait pas beaucoup plus de succès que par le passé. D'une part, le système technique n'était pas très au point et s'est rapidement ensablé; d'autre part, la population n'était pas vraiment habituée à pratiquer le maraîchage.
En 1988, un groupe d'exploitants du village de Boussance, situé à côté du lac, vient trouver les responsables de l'Ile de Paix avec une idée : si on les aide à endiguer des terres juste à côté du lac, ils pensent pouvoir cultiver du riz en saison des pluies. Ces agriculteurs avaient déjà une bonne expérience de la culture du riz, qu'ils pratiquaient depuis des années sur les abords du lac. Mais comme ils ne pouvaient pas contrôler la crue du lac en saison pluvieuse (qui varient entre +1m et +2m), le rendement du riz restait faible. En endiguant ces terres ils pensent pouvoir contrôler le niveau d'eau. Le personnel des Iles de Paix est intéressé par cette proposition, qui n'est rien d'autre que l'application, au Burkina Faso, de la technique des polders bien connue en Belgique et aux Pays-Bas.
C'est ainsi qu'en 1988, un périmètre d'un peu moins de treize hectares est endigué à côté du village de Boussance. Cette année-là, les exploitants ont récolté une dizaine de sacs de riz sur leur parcelle d'un quart d'hectare, soit un rendement d'un peu plus de 3 tonnes à l'hectare ou 6 fois plus que le rendement du riz cultivé de façon traditionnelle. L'expérience était un succès.

Lorsque le niveau du lac monte, en saison des pluies, celui-ci dépasse le niveau des cultures dans le périmètre. A l'aide d'une vanne, les paysans en contrôlent l'irrigation. En saison sèche, le périmètre n'est pas exploitable, au contraire des aménagements en aval de barrage qui sont souvent exploitables toute l'année.
Entre 1989 et 1995, ce sont ainsi près de 200 hectares qui ont été endigués, répartis en huit périmètres (de 4 à 40 hectares) proches des villages. En effet, après une première phase d'incrédulité, le succès de Boussance a suscité la curiosité des autres communautés, qui sont venues nous demander de reproduire l'expérience chez elles. Les agriculteurs intéressés ont constitué une association d'usagers, qui a déterminé l'emplacement du périmètre et obtenu les droits de culture sur ces terres. Ils ont été partie prenante aux travaux d'aménagement de leur périmètre : creusement des canaux d'irrigation, délimitation des parcelles, protection des digues, ...
Initiateur de son périmètre, chaque groupement rizicole est également, bien sûr, responsable de son fonctionnement. Il perçoit des cotisations pour l'entretien et la fourniture d'engrais, gère l'attribution des parcelles, organise les travaux d'entretien, ...
Aujourd'hui, ce sont quelque 800 tonnes de riz qui sont produites annuellement autour du lac de Yalogo. A l'échelle du pays, ce n'est sans doute pas très impressionnant mais, pour la communauté de Yalogo, cela représente un apport appréciable. Dans un premier temps, le riz était avant tout vendu sur le marché à l'occasion des fêtes traditionnelles, pour faire face aux dépenses de santé, d'alimentation, d'éducation des enfants ou pour investir (bétail, constructions,...). Mais, de plus en plus, le riz est consommé directement par les producteurs et leur famille.
les techniques culturales
Avec l'augmentation de la pression de la population autour du lac, l'intensification de l'agriculture est devenue nécessaire. Les terres vierges deviennent de plus en plus rares, les jachères de plus en plus courtes, les rendements de plus en plus aléatoires.
A ce niveau, notre action s'est située à deux niveaux. D'une part, nous avons soutenu les efforts de diversification des cultures. Entreprendre de nouvelles cultures implique l'acquisition de nouvelles pratiques culturales. Dans ce domaine, l'équipe de l'Ile de Paix a évité, dans la mesure du possible, d'introduire elle-même de nouvelles pratiques. En effet, les expériences de promotion du maraîchage menées par d'autres dans la région dans les années 80 n'ont pas donné de très bons résultats. Notre stratégie a plutôt été de renforcer les groupes qui tentent d'innover. Ainsi, en ce qui concerne la riziculture, les techniques d'irrigation ont pu être maîtrisées très rapidement par les exploitants. Mais certains d'entre eux ont voulu en faire plus : production de semences, techniques de semis améliorées (pépinière et repiquage en ligne). Nous les avons accompagné dans ces expériences par des conseils ou formations. Ces personnes ressource forment leurs voisins par l'exemple qu'ils donnent. De la même façon, le maraîchage de contre-saison, qui n'intéressait que très peu d'agriculteurs spécialisés jusqu'en 95, a connu un boom dans la seconde moitié des années 90. Non pas suite à une opération de sensibilisation de l'Ile de Paix ou d'un autre acteur, mais suite à l'échec des cultures traditionnelles pendant trois saisons successives. Ce n'est qu'après avoir fait leurs premières expériences et connu leurs premières difficultés que nous sommes intervenus auprès des maraîchers par des conseils ou du petit crédit.
D'autre part, nous avons soutenu les efforts d'intensification des cultures, à travers l'utilisation d'intrants, principalement l'épandage de fumier sur les champs. En effet, les engrais chimiques sont difficile à acquérir pour les agriculteurs: ils sont chers, leur disponibilité est incertaine et les moyens financiers des agriculteurs particulièrement limités avant le début des cultures. Par contre, la production de fumier dans des fosses fumières est gratuite et permet d'optimiser les complémentarités entre élevage et agriculture. Ces dernières années, l'utilisation de fosses fumières s'est généralisée dans la région, suite à l'expérience de quelques pionniers.
La protection des sols
Avec la surexploitation des ressources, l'érosion pose un sérieux problème. La couche supérieure et fertile du sol est raclée par l'eau et la terre s'appauvrit. La réalisation de cordons pierreux qui suivent les courbes de niveaux permet de freiner la vitesse de l'eau et donc de ralentir l'érosion, voire régénérer les sols. La technique en elle-même est simple à mettre en oeuvre et un village peut rapidement protéger plusieurs centaines d'hectares. Mais une fois les cordons réalisés, ce qui est problématique, c'est leur entretien. Il faut remettre en place les pierres qui bougent, adapter le tracé aux endroits où une poche d'eau se forme, ... Souvent, les grands programmes de lutte anti-érosive sont un échec pour cette raison. Personne ne se sent concerné par l'entretien des cordons.
A Yalogo, les premières années, de grandes zones entièrement arides et incultes ont été protégées à l'aide de cordons pierreux par les collectivités locales. On observe aujourd'hui une certaine régénérescence du sol le long des cordons. Mais aucun entretien n'a jamais été réalisé et ces terres sont toujours à l'abandon. Néanmoins, ces grandes protections ont marqué l'esprit de quelques agriculteurs qui ont appliqué la méthode dans leur champ, sans appui extérieur: transport des pierres depuis la montagne en charrette, traçage des courbes de niveaux, placement des pierres... Ces quelques initiatives privées font par contre l'objet d'un entretien soigné et ont permis aux agriculteurs de protéger leurs champs activement.
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