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Le renforcement des capacités à Yalogo

Il n'est pas rare que la réalisation d'infrastructures collectives, qu'elles soient à finalité sociale ou productive, engendre plus de problème qu'elle n'en résout. En effet, les populations bénéficiaires ne sont pas toujours armées pour affronter les nouveaux défis d'organisation, d'exploitation et de gestion qui vont se poser. Dans ce cadre, un processus de renforcement organisationnel a été mis en place avec les groupements responsables de la mise en valeur des périmètres rizicoles.

En outre, le renforcement des capacités vise un objectif plus global. Il s'agit de permettre aux communautés locales de sortir du cercle vicieux de dépendance vis-à-vis de l'aide extérieure qui exacerbe leur sentiment d'infériorité et de fatalisme et par là leur incapacité de réagir aux événements ou opportunités de manière autonome. A Yalogo, ce processus de renforcement des dynamiques locales a fait l'objet d'une attention toute particulière pendant les dernières années de présence d'Iles de Paix et c'est son aboutissement qui a été le signal du départ.

Le renforcement organisationnel

Dans le domaine de la coopération au développement, s'il y a bien une activité particulièrement aisée à mener, c'est la réalisation d'infrastructures productives (irrigation, ateliers, magasins de stockage) ou sociales (écoles, dispensaires,...). Ces activités font appel à des techniques bien maîtrisées par les agents de développement et leur évaluation est directe à travers des critères techniques objectifs. Mais l'existence d'une infrastructure sociale ou productive n'implique en rien qu'elle sera mise en valeur de façon durable et optimale par les bénéficiaires, même s'ils disposent des connaissances techniques nécessaires à cette exploitation. Bon nombre de vestiges abandonnés ou sous-exploités de projets de développement sont là pour en attester.

Par contre, la question organisationnelle est assez rarement prise en compte dans les projets, parce qu'elle est très délicate à appréhender. En général, la gestion et l'exploitation des infrastructures collectives sont confiées à l'association d'usagers. Mais, bien souvent, ces groupements n'ont qu'une expérience très limitée de gestion ou de fonctionnement en commun. Les responsables ne connaissent pas leur rôle, ils reproduisent les schémas de gestion traditionnels qui ne sont pas toujours adaptés aux activités à mener ensemble.

session d'alphabétisationA Yalogo, le processus de renforcement organisationnel regroupe plusieurs composantes. Tout d'abord, un programme d'alphabétisation fonctionnelle a permis à la plupart des responsables et à bon nombre de membres ordinaires des groupements rizicoles d'acquérir les bases de la lecture, de l'écriture et du calcul. En augmentant le nombre de lettrés, on améliore le fonctionnement des groupes : l'information circule mieux, le suivi des décisions est meilleur et le contrôle des responsables plus efficace. En outre, cela rend également possible l'alternance des responsables, jusque là très difficile en raison du manque d'alphabétisés. Ce programme, il est vrai, a commencé un peu tardivement (1998) et aurait pu être mené plus tôt. Toutefois, on remarque généralement une forte proportion d'enfants dans les sessions d'alphabétisation pour adultes, parce que ceux-ci n'en comprennent pas tout l'intérêt. En facilitant l'organisation de ces sessions une fois que les groupements ont acquis leurs premières années d'expérience de fonctionnement, leurs membres étaient un peu plus conscients de la nécessité de maîtriser l'écriture, la lecture et le calcul pour la vie du groupement. Peu d'enfants on participé, pour finir, au programme dont l'objectif est d'alphabétiser le quart des producteurs en cinq ans.

Ensuite, en plus des conseils permanents des animateurs de l'Ile de Paix sur le terrain, un certain nombre de formations techniques et pratiques ont été organisées à la demande des riziculteurs à la suite d'un forum de réflexion sur la riziculture : reproduction semencière, réflexion sur les rôles et attributions des responsables des groupements, ...

Enfin, tous les six mois, un atelier d'évaluation rassemble les membres de chaque groupement sous la modération de l'Ile de Paix. On y passe en revue les points forts, les faiblesses du groupement et les actions correctrices à mener. Ce travail de modération est un appui fort apprécié par les paysans, dans la mesure où le processus d'évaluation est une opération difficile qu'ils maîtrisent mal étant donné la vision fataliste qu'ils ont du monde qui les entoure.

Le renforcement de l'autonomie des dynamiques locales

L'objectif final de toute action de développement devrait être de se rendre inutile. Souvent, on évalue cela au niveau des activités induites par le projet : elles doivent être autonomes et pouvoir continuer à fonctionner sans soutien extérieur. Iles de Paix a une vision plus radicale de la durabilité des interventions. En fait, le caractère pérenne d'une intervention de développement ne devrait pas se mesurer par le degré de poursuite des activités mais plutôt en termes de dynamique locale de développement : ont-elles atteint ce seuil d'autonomie qui leur permet de mieux maîtriser leur destin?

Pourtant, on a souvent naturellement tendance, dans les projets de développement, à surprotéger les bénéficiaires contre les agressions extérieures, qu'elles soient politiques (prédation sur les bénéfices du projet), économique (coalition de commerçants) ou naturelles (conditions climatiques défavorables) de manière à maximiser les chances de réussite. Paradoxalement, cette surprotection entraîne un affaiblissement des dynamiques locales, un abonnement au projet qui augmente la dépendance locale aux intervenants extérieurs, résultat contraire à ce que l'on veut atteindre...

A Yalogo, l'Ile de Paix a tenté de placer le plus souvent possible ses partenaires devant leurs responsabilités afin de préparer l'autonomie. Ceci n'est pas très original en ce qui concerne les situations normales de la vie des groupements : collecte des cotisations, achats des engrais, entretien des périmètres ou des boulis. Ce sont autant d'activités que nos partenaires doivent pouvoir gérer si l'on veut que leurs activités soient durables. Mais, parfois, cette responsabilisation a été bien plus loin. Ainsi, en 1998, une crue centenaire a emporté la digue du périmètre rizicole de Yassou. Le réflexe de la population a été de s'adresser à l'Ile de Paix pour effectuer les réparations. Cette demande était d'ailleurs justifiée au vu de l'ampleur des dégâts. Pourtant, nous avons préféré laisser la responsabilité de la réparation au groupement. Au début, celui-ci était incompréhensif. "On ne laisse pas l'aveugle seul sans guide" nous reprochait le président du groupement. Pourtant, avec une aide méthodologique et matérielle, le groupement a pu lui-même effectuer les réparations : il a réalisé le diagnostic des dégâts, choisi les solutions techniques de réparation, établi le budget, démarché auprès des entreprises de travaux publics pour la location des engins, conduit et organisé les travaux,... Après la fin des travaux, le président de Yassou était un autre homme, fier de sa capacité à avoir pu déplacer ce qui lui semblait une montagne.

Progressivement, les partenaires de l'Ile de Paix de Yalogo ont pris de plus en plus de responsabilités qui dépassent le simple cadre de leurs activités routinières. Ainsi, par exemple, les huit groupements rizicoles ont mis sur pied une "commission formation" qui est chargée d'identifier les besoins en formation des membres et d'organiser les formations retenues. Pour ce faire, l'Ile de Paix lui a confié la gestion de cette partie du budget.

Après quelques années pendant lesquelles l'action de l'Ile de Paix s'est presque exclusivement consacrée sur des questions d'appui méthodologique sans mener d'activités directement sur le terrain, on observe que les dynamiques locales ont acquis un degré de maturité tel qu'il était dangereux de rester plus longtemps à Yalogo, au risque de briser ces dynamiques. Aujourd'hui, la population de Yalogo semble mieux armée pour maîtriser son destin et poursuivre, de manière autonome, son processus de développement.

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