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L'approche méthodologique des Iles de Paix

Dès le début de son action de développement, Dominique Pire avait bien compris que le développement, cela ne se décrète pas. Il est inutile de vouloir développer une région à la place des personnes concernées et stupide de le faire dans des domaines qui ne reflètent pas leurs priorités. Autrement dit, ce n'est pas parce qu'une population est dotée d'infrastructures et d'équipements modernes qu'elle est développée. Ainsi, lors de sa première visite, en décembre 1960, dans la région de Gohira dévastée par un cyclone, Dominique Pire s'entretient avec M.C., un des administrateurs du port de Chittagong, en ces termes :

MC: [...] Les temps ont changé, l'homme est remplacé par la machine, le tracteur permet les progrès.
DP: [...] Connaissez-vous l'exemple d'une pêcherie organisée sur la côte indienne ? Une tradition millénaire de pêche a, semble-t-il, empêché l'expérience norvégienne de porter de bons effets, malgré les capitaux considérables qui on été investis dans cette expérience.
MC: Je ne vois pas pourquoi cette expérience a échoué en Inde.
DP: Il semble que la tradition soit une chose extrêmement dure à changer. Quand j'étais curé dans une petite paroisse, j'ai essayé de changer l'heure de la messe, et j'ai rencontré une forte résistance.

Les objectifs d'une intervention des Iles de Paix

Sécurité alimentaire

La sécurité alimentaire est la capacité qu'a un être humain de se nourrir en quantité et en qualité suffisantes aujourd'hui et demain. Elle s'atteint évidemment par la production agricole, mais aussi par le développement d'opportunités de revenus hors agriculture, la mise au point de mécanismes de stockage, ... D'un côté, donc, il y a l'aspect de la disponibilité alimentaire et de l'autre la question de l'acquisition de l'alimentation. Ainsi, une zone peut présenter un excédent agricole tout en conservant une large partie de la population dans une situation d'insécurité alimentaire.

Un groupement de producteurs de tomates d'un pays d'Afrique de l'Ouest Sahélienne fait actuellement face à un grand problème de sécurité alimentaire, alors même que sa production de tomates est excellente. Le grossiste-transformateur qui leur achetait toute la production est décédé et ils ne parviennent plus à écouler leur production à un prix juste. La nourriture est abondante, mais les gens ont faim.

>En savoir plus sur la sécurité alimentaire

Depuis 1962, nous avons acquis une grande expérience dans l'atteinte de cet objectif. Par exemple, à Tombouctou, l'amélioration de la sécurité alimentaire a pris la forme de l'augmentation de la productivité de l'agriculture traditionnelle à traver l'irrigation de la plaine de Korioumé. A Bolama, il s'agit de permettre la diversification des sources de revenus: pêche, maraîchage, artisanat, ...

Renforcement des capacités et des organisations

L'aide au développement efficace ne consiste pas à implémenter des solutions correspondant aux problèmes d'une population à un moment donné. Idéalement, le but ultime de toute aide est de se rendre superflue. Il est dès lors important d'agir au niveau des causes de façon structurelle.

Dans cette optique, le renforcement des capacités et des organisations se trouve au centre de notre stratégie d'appui au développement. En effet, à quoi cela sert-il d'aider à lever certains obstacles rencontrés par une communauté si, lorsque de nouvelles difficultés se présentent, elle est toujours incapable d'y faire face seule? Dans ce cadre, la durabilité d'une intervention de développement ne doit pas se mesurer à son degré de persistance après quelques années d'autonomie, mais, plutôt, à la capacité de la population à poursuivre, seule, son chemin de développement.

A cet égard, il est important, dès le départ d'une intervention, de mettre la communauté locale en position de valoriser, avant tout, ses moyens propres, qu'ils soient financiers, intellectuels, techniques, matériels, ... Ainsi, le complexe de dépendance et d'infériorité par rapport aux moyens du Nord qui freine beaucoup de dynamiques locales est, peu à peu, résolu plutôt qu'exacerbé; la communauté retrouve confiance en elle-même.

Le renforcement des capacités locales vise donc à permettre aux individus ou communautés de retrouver cette confiance dans leurs capacités internes de développement. Construites sur base de problématiques réelles, de situations vécues et des savoirs locaux, les activités de formation permettent à nos partenaires de se construire un nouveau savoir qui n'est pas "importé" et d'envisager eux-mêmes des solutions concrètes aux nouvelles situations rencontrées.

Le renforcement des organisations augmente également les garanties de durabilité des dynamiques soutenues. En donnant de meilleurs outils aux communautés pour analyser les enjeux liés aux projets qu'elles portent, elles peuvent mettre sur pied des règles de fonctionnement du groupe adéquates dont chacun comprend les tenants et aboutissants. Plus forts, ces groupes sont capables de faire face aux difficultés de fonctionnement qu'il rencontre et d'innover.

Les éléments d'une Ile de Paix

Self help

Le self help, c'est l'opposé du help, de l'assistance. Parce que nous sommes convaincus que le développement passe avant tout par la mobilisation des moyens propres des communautés avec lesquelles nous travaillons, nos interventions se construisent autour de ces énergies locales.

Le self help dépasse le concept de "participation" introduit pour rapprocher les projets de développement venus de l'extérieur des aspirations propres de populations bénéficiaires. Nos interventions apportent un complément à des dynamiques locales qui sont portées par les acteurs concernés. Ces femmes et ces hommes sont au centre de leur processus de développement et en supportent la responsabilité.

Une politique de self help a réussi lorsque les gens qu'on a aidés à se développer oublient très sincèrement le rôle que les aidants ont joué dans leur développement, lorsqu'une population aidée assume pleinement son développement, même au prix d'une apparente ingratitude pour ceux qui l'ont aidée à démarrer.

Dialogue fraternel

"Si je diffère de toi, je ne te fais pas de tort; je t'augmente", disait Saint-Exupéry. Pierre angulaire de la pensée de Dominique Pire, le dialogue fraternel est au coeur de nos actions. Il implique une écoute et une attention permanentes aux spécificités et différences de l'autre et leur respect.

Long terme

Les interventions des Iles de Paix s'inscrivent dans le long terme. Nous nous engageons auprès des communautés locales le temps nécessaire, parce que, souvent, des changements en profondeur prennent du temps. La durée n'est pas un objectif en soi. Lorsque nos partenaires sont à même de relever seuls leurs défis, nous prenons de la distance tout en gardant le contact durant la phase de solidarité continuée.

Tache d'huile

Pour être efficaces, nos interventions sont limitées dans l'espace. Nous tentons d'insuffler aux dynamiques soutenues la volonté de s'étendre en tache d'huile. Les communautés voisines de celles avec lesquelles nous travaillons doivent être accueillies par les premières pour leur permettre, si elles le désirent, de répéter leurs expériences.

Les formes concrètes d'une intervention des Iles de Paix

Nos interventions sur le terrain prennent deux formes spécifiques.

Investissement humain

Il s'agit de renforcer les capacités d'organisation et d'action des communautés partenaires. L'objectif est de donner aux communautés avec lesquelles nous travaillons tous les outils nécessaires à la poursuite de leur développement de manière autonome.

En fonction des objectifs propres à chaque action, cet investissement peut prendre la forme d'alphabétisation, de processus de recherche / action ou de formations très pointues en mettant l'accent sur le transfert d'une méthode d'apprentissage plutôt que sur les savoirs eux-mêmes. Dans ce cadre, la technique de la recherche / action est particulièrement intéressante parce qu'elle nous permet d'accompagner méthodologiquement la réflexion de groupes confrontés à des problèmes concrets, sans apporter de solutions toutes faites. A travers un tel processus, ils analysent leur environnement et choisissent des solutions dont ils s'approprient toutes les facettes (atouts, difficultés de mise en oeuvre, responsabilités, ...).

A Mahadaga, par exemple, la Commission d'amélioration des semis de l'ATS, composée de paysans, a mené, en 1999, une étude des semences améliorées à diffuser dans la région. Elle a sélectionné les variétés à tester en fonction de leur intérêt théorique, en a identifié les filières d'approvisionnement, étudié les contraintes techniques, organisé des tests sur le terrain et analysé les résultats. Bien sûr, un ingénieur agronome aurait pu arriver au résultat en quelques jours, mais ce qui est important, ici, c'est avant tout le transfert d'une méthode de résolution de problème.

Ce processus de recherche peut éventuellement déboucher sur le constat de la nécessité d'investissements physiques ou de formations complémentaires.

Investissement physique

Atteindre la sécurité alimentaire nécessite parfois la mise en oeuvre de moyens importants.

A Yalogo, région en bordure du Sahel, la stabilisation de la production agricole et l'augmentation des rendements est passée par l'aménagement de 200 hectares de périmètres irrigués. Les 800 tonnes de riz qui y sont produites annuellement ne sont pas seulement consommées localement, mais, une fois vendue, la production permet de subvenir à des besoins divers ou d'investir dans d'autres activités productives (élevage, maraîchage, commerce, ...).

Au delà de l'aspect matériel et technique de l'investissement physique, nous attachons, dès le départ, une importance capitale à l'aspect organisationnel. La durabilité d'un investissement physique tient avant tout à la qualité du groupe qui en porte la responsabilité. A ce titre, les activités d'investissement humain sont doublement complémentaires avec celles d'investissement physique.

Les acteurs d'une Ile de Paix

Une population porteuse de projets

Au coeur d'une Ile de Paix, il y a, avant tout, des hommes et des femmes qui montrent leur détermination à prendre leur destin en mains. Ce sont des groupes qui portent leurs propres projets et prennent une attitude particulièrement active dans la résolution des problèmes auxquels ils sont confrontés.

Une équipe d'accompagnement sur le terrain

Une grande responsabilité est donnée aux groupes de base dans la conduite des activités et projets qu'ils portent. Toutefois, afin d'assurer une efficacité optimale des appuis fournis, une équipe accompagne ces efforts de la population par une guidance méthodologique, organisationnelle ou technique, coordonne les activités des différents acteurs et sert de relais entre ces groupes et notre organisation. De plus en plus, cette mission est confiée à des partenaires locaux qui représentent l'émanation des groupes de base.

Dans le cadre d'un tel partenariat, un véritable dialogue est noué avec l'organisation locale. Il ne s'agit pas, en effet, pour nous de limiter notre appui au financement des activités du partenaire ou de ses membres ou de faire exécuter nos activités par l'organisation locale. Les partenariats reposent avant tout sur la compréhension qu'à deux, on peut s'améliorer mutuellement. D'une part, nous soutenons nos partenaires du point de vue technique, méthodologique ou organisationnel et, d'autre part, nos partenaires participent au travail d'éducation aux réalités du développement qui est réalisé au Nord.

 
 
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