C'est un émouvant retour à Tombouctou qu'a effectué fin janvier une mission des Iles de Paix(*). L'occasion de découvrir comment se portait, seize ans après son autonomie, notre projet malien et de renouer le contact avec les acteurs locaux.
La visite de la mission des Iles de Paix et la présence en son sein d'Eugène Van Camfort, ancien responsable de notre projet, ont manifestement créé l'événement à Tombouctou. De bouche à oreille, la nouvelle, reprise par la radio locale, s'est rapidement répandue dans la ville et dès le premier jour de la visite, ce fut un défilé pratiquement ininterrompu de gens de tous bords tenant à saluer Eugène en souvenir du "bon vieux temps".
La réputation des Iles de Paix, qui sont un peu considérées comme les pionnières du redressement de la région, demeure extrêmement vivace. Il est évident que ce "gros" projet a marqué les populations locales et qu'il constitue toujours dans la région une référence en matière de développement.
La ville de Tombouctou a, il est vrai, bien changé par rapport à ce qu'elle était en 1975, quand débuta notre intervention sur place. C'était alors une localité en net déclin. Depuis, de nouveaux quartiers sont sortis de terre et la croissance de la ville impressionne. Tombouctou est aujourd'hui une localité animée, pleine de contrastes, dont la population avoisine les 25.000 habitants. Fait majeur, la région est passée en une vingtaine d'années d'une situation de disette chronique à l'autosuffisance alimentaire. Le riz produit localement se vend à Gao, Mopti et s'exporte même au Niger.
L'effet Korioumé
Le périmètre de Korioumé - 550 hectares de rizières irriguées - aménagé par les Iles de Paix a sans conteste grandement contribué à cette évolution positive. Non seulement par sa production propre, mais encore par l'effet d'entraînement, d'essaimage qu'il a opéré dans la région. Cette première initiative d'irrigation à partir du fleuve Niger a fait des émules : il y a aujourd'hui autour de Tombouctou plusieurs milliers d'hectares de cultures irriguées. Certains citent même le chiffre, à notre avis exagéré, de 15.000 hectares.
Avec le recul, on peut tirer la conclusion que notre projet est une réussite et qu'il a laissé dans la région une empreinte durable. Comme l'ont répété à nos représentants nombre de leurs interlocuteurs : "Les Iles de Paix ont sauvé Tombouctou".
Toujours est-il qu'il est réjouissant de constater que le périmètre de Korioumé, géré de manière autonome depuis 1985 par une coopérative de producteurs, est aujourd'hui encore en état de "fonctionnement". La campagne 2000-2001 est la vingt-troisième, déjà, menée à bien par les agriculteurs. N'en déplaise à ceux qui ne prédisaient à Korioumé qu'un avenir éphémère !
Bien sûr, le périmètre a vieilli et la coopérative n'a pu mettre en exploitation lors de la dernière campagne que 430 hectares, 280 de riz et 150 de niébé, une sorte de haricot qui nécessite moins de soins et surtout moins d'apport en eau. Il convient aujourd'hui d'apporter des solutions aux problèmes techniques que connaît Korioumé afin de pérenniser son exploitation.
Pour assurer l'avenir
Le premier problème est celui de l'apport en eau. Korioumé est irrigué à partir d'une station de pompage installée sur le fleuve Niger. Or, l'ensablement du bras du fleuve retarde fâcheusement la mise sous eau des cultures, ce qui entraîne une notable baisse du rendement rizicole. La solution envisagée est l'installation en amont d'une station de pompage relais qui permettrait d'alimenter partiellement le réseau et de gagner un bon mois sur le calendrier agricole.
Après l'eau, le sol : celui-ci s'est sur le périmètre passablement appauvri. Cela est dû en partie à l'insuffisance des engrais répandus par les exploitants. Les bénéfices tirés de la vente des excédents de production sont relativement modiques et la coopérative est régulièrement à court de ressources. Elle fait dès lors des économies sur les intrants. Il n'est pas dit, cependant, qu'un meilleur épandage d'engrais suffira à régénérer le sol. Des spécialistes devront sans doute se pencher sur le problème.
Dernier pépin pour les riziculteurs de Korioumé : le vieillissement du réseau d'irrigation, qui a maintenant plus de 25 ans, et qui n'a pas toujours été entretenu avec suffisamment de soins. Une opération de curetage d'un certain nombre de canaux s'avère indispensable.
Ces trois problèmes devraient heureusement trouver sous peu une solution par le biais d'un programme financé par le Fonds Africain de Développement qui concerne la réhabilitation de trois périmètres proches de Tombouctou, au nombre desquels figure celui de Korioumé. L'avenir de celui-ci devrait donc être assuré.
La mécanique suit...
Une de nos dernières interventions à Tombouctou avait porté sur la mise en place d'un service de maintenance mécanique, tant des moteurs de la station de pompage que des motopompes opérant sur les différentes parcelles.
Tout comme Korioumé, le garage de Kabara est toujours opérationnel. Animé par Dramane Diawara, un mécanicien formé jadis par l'Ile de Paix, il sécurise l'activité des riziculteurs de toute la région. Il est remarquable que ce sont toujours les trois moteurs d'origine qui font "tourner" la station de pompage de Korioumé, ce qui est considéré dans la région comme une vraie performance. Le programme FAD prévoit toutefois le remplacement de ces trois moteurs, ce qui ne sera pas tout à fait un luxe.
Notre mission a profité de son séjour à Tombouctou pour céder officiellement à Dramane Diawara ses installations du garage de maintenance, ainsi que le stock d'outillage et de pièces de rechange. A charge pour lui de s'en servir prioritairement pour l'entretien des installations de pompage de la région, particulièrement celles de Korioumé et de deux périmètres proches, N'Day et Amadia, au service donc des petits exploitants agricoles.
Par ailleurs, un groupe électrogène a été cédé à la ville de Tombouctou pour l'éclairage du quartier de Kabara.
Autres empreintes...
Le passage des Iles de Paix se marque encore à Tombouctou par d'autres empreintes.
Les quatre jardins d'enfants construits ou aménagés par le projet ont vu leur personnel intégré dans la fonction publique et leurs bâtiments entretenus par la municipalité. Ils sont fréquentés par près de 1.200 enfants.
Les boisements de protection ceinturant le nord et l'est du périmètre de Korioumé se sont spectaculairement développés depuis notre départ, passant de 96 à 200 hectares. Des coupes sont régulièrement effectuées et la commercialisation du bois (surtout de l'eucalyptus) fournit à la coopérative des ressources d'appoint appréciables.
Enfin, bien que n'ayant pu les visiter, nos missionnaires ont pu se faire confirmer que les nombreux forages aménagés par l'Ile de Paix sur la route du sel, jusqu'à 450 km au nord de Tombouctou, sont toujours opérationnels.
Le bilan de cette mission de "redécouverte" est donc extrêmement positif. Elle a tout d'abord permis de faire le constat que nous n'avions pas, à Tombouctou, bâti sur du sable, mais que les fondations étaient solides et l'ouvrage bien pris en main par les populations locales. Elle a ensuite donné lieu avec les Tombouctiens à des contacts très chaleureux : on sent que les autochtones restent fiers de leur participation au projet Iles de Paix et en retirent une dignité et le sentiment de tenir en mains leur propre destin.
Enfin, cette mission aura été l'occasion de préciser que nous étions toujours, vis-à-vis de Tombouctou, dans une attitude d'intérêt et de solidarité continuée. S'il n'est plus question d'y investir massivement dans de nouvelles infrastructures, nous nous tenons prêts, si on nous le demande, pour des apports en formations, en conseil, en réflexion conjointe. Nous sommes partis, mais le lien demeure solide : il était bon que cela soit redit.
(*) Participaient à cette mission : Bernard Coppens (membre du Conseil d'administration), Luc Langouche (Secrétaire général) et Eugène Van Camfort (ancien chef du projet de Tombouctou). [retour au texte]
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