L’occident enlisé dans les sables mouvants du Sahel

Analyse Iles de Paix, Olivier Genard, 16 août 2023

Depuis maintenant plus de dix ans, la région Sahélienne traverse une crise profonde. En effet, des groupes armés affiliés à l’Etat Islamique et à Al Quaida y mènent une guerilla qui n’en finit pas de déstabiliser la région. Ainsi, à ce jour, rien qu’au Burkina Faso, on comptabilise pratiquement deux millions de personnes déplacées internes. Au Mali, puis au Burkina Faso, les régimes en place n’ont pas résisté et ont été renversés par des coups d’Etat portés par des militaires se considérant plus aptes pour gérer la situation. Dernière péripétie en date, le renversement fin juillet du Président Bazoum au Niger. Qualifié de “coup d’Etat de trop” par une partie des Etats voisins dont le Nigeria et la Côte d’Ivoire, ces derniers brandissent la menace d’une intervention militaire de la CEDEAO pour rétablir l’ordre constitutionnel à Niamey. On n’a jamais été aussi près du chaos dans la région au plus grand bénéfice sans doute des djihadistes qui occupent toujours plus de terrain.

C’est dans ce contexte que l’on assiste par ailleurs dans les capitales sahéliennes à la manifestation d’un sentiment particulièrement hostile à la France. Dans les marches de soutien aux militaires qui ont pris le pouvoir, des dizaines de milliers de jeunes scandent des slogans anti-français et anti-occidentaux. Tandis que les accusations contre le néocolonialisme occidental pleuvent, des drapeaux russes font leur apparition comme symbole de l’anti-impérialisme aux yeux de ceux qui les hissent.

Pour concevoir l’avenir de nos relations économiques et de notre coopération au développement avec les pays du Sahel il est important de comprendre comment on en est arrivé là ? C’est à cette question que nous allons tenter d’apporter quelques éléments de réponse dans cette analyse.

Aux origines de la crise

De nombreux observateurs, tant locaux qu’internationaux, concordent pour dire que l’origine de la crise que traverse le Sahel remonte à la chute du régime de Khadafi en Lybie. D’une certaine façon, l’intervention de l’OTAN dans ce pays a ouvert une boîte de pandore que le président libyen tenait, à sa façon, soigneusement fermée. Loin de chanter les louanges de Khadafi, il s’avère que l’intervention occidentale dans ce pays, sur fond de printemps arabe, a littéralement mis le feu aux poudres en Afrique de l’Ouest[i]. Les nombreuses factions rivales qui subissaient l’autorité de Khadafi ont alors retrouvé leur pleine autonomie. Les armes récupérées au cours du conflit ont commencé à alimenter des trafics en tous genres sur lesquels sont venus se greffer divers mouvements djihadistes locaux liés, de près ou de loin à Al Qaida ou à l’Etat Islamique. Le Niger, le Tchad et le Mali ont été les premiers à en faire les frais.

Ainsi, dès 2012, le Mali a commencé à subir des attaques de ces divers mouvements. Leur objectif : déstabiliser l’Etat par une guerre asymétrique, de sorte à pouvoir poursuivre divers trafics d’armes et de drogue en toute impunité[ii]. En janvier 2013, alors qu’une colonne de djihadistes est à la porte de Bamako, le pouvoir en place au Mali est sauvé in extremis par l’opération Serval des militaires français. Toutefois, malgré cette intervention et la présence jusqu’en 2022 du contingent militaire français de l’opération Barkhane, les attaques ponctuelles sur les représentants de l’autorité et même sur des civils ne s’arrêtent pas. Bien au contraire, ces mouvements prendront progressivement de l’ampleur jusqu’à venir lécher la frontière nord du Burkina Faso.

En 2015, profitant du changement de régime de l’Etat burkinabè, les mouvements djihadistes se sont alors implantés dans ce pays. Venant de la frontière nord, les “groupes armés terroristes”, comme on les appelle au Burkina Faso, ont progressivement étendu leur toile le long de la frontière du Niger, à l’est du pays, et plus récemment à l’ouest. Aujourd’hui, peu de zones du pays sont indemnes et les confrontations armées se répètent de façon quasi quotidienne.

Les leviers internes de la crise

Comme on vient de le voir, la crise que traverse aujourd’hui le Sahel est étroitement liée au contexte international. Mais on ne peut s’en tenir à cette lecture simpliste qui voudrait que ces causes soient strictement externes. Il existe aussi des leviers internes à la déstabilisation des pays de la région.

Ainsi, une étude du réseau d’éleveurs Billital Maroobé publiée en 2021[iii], explique comment la marginalisation des communautés d’éleveurs de la région Sahélienne a généré un terrain fertile pour les groupes armés[iv]. En résumé, les politiques de développement se sont essentiellement focalisées sur les populations sédentaires et, ce faisant, ont négligé certains groupes dans la population. Dans un contexte de démographie galopante qui conduit à une réduction de l’accès à la terre, et de changement climatique qui réduit l’accès aux ressources naturelles (pâturages, réserves d’eau), les éleveurs disposent de moins en moins de marge pour mener leurs activités. Leur mobilité est entravée et les conflits avec les agriculteurs se multiplient. En définitive, la crise du pastoralisme nourrit le recrutement de jeunes éleveurs par les groupes armés djihadistes[v], ce qui nourrit à son tour les violences dont les communautés d’éleveurs sont les premières victimes. La crise du pastoralisme redouble alors avec le risque que cela approfondisse encore la crise sécuritaire.

De même, au nord du Mali, les jeunes Touaregs qui se sentent délaissés par l’Etat central sont fortement tentés de rejoindre temporairement des groupes djihadistes. Selon des personnes interrogées, “on gagne très bien à travailler pour ces groupes”. Alors que le salaire mensuel moyen d’un Malien est de 58.000 FCFA (88 euros), être combattant pour Katiba Macina, appartenir au réseau JNIM peut signifier gagner trois fois ce montant soit 150.000 FCFA (229 euros)[vi].

Face à la crise sécuritaire, les autorités du Mali et du Burkina Faso ont opté pour la mise en place au sein de la société de groupes d’auto-défense ou forces supplétives de l’armée. C’est ainsi qu’au Burkina Faso les autorités militaires actuellement au pouvoir ont décidé de recruter et mobiliser 50.000 volontaires de défense de la patrie (VDP) pour mettre fin aux attaques des groupes djihadistes[vii]. Cette stratégie qui favorise la circulation d’armes dans les mains de personnes faiblement préparées induit toutefois un risque élevé d’exactions[viii] et de communautarisation du conflit[ix].

La radicalisation anti-occidentale

Dans un contexte devenu particulièrement hostile à leur égard, les militaires français ont été sommés de se retirer du Mali puis du Burkina Faso. Cette situation se répète aujourd’hui au Niger. Force est de constater que l’armée française a désormais perdu une grande part de sa crédibilité aux yeux des sahéliens malgré les efforts consentis et les pertes en vies humaines au sein de son contingent. Il faut dire que pour les militaires français engagés sur le terrain, le problème était complexe. Difficile en effet de faire la part des choses entre les populations rurales et les djihadistes bénéficiant de soutien au sein de certains villages. Aussi, pour éviter les bavures, les militaires de l’opération Barkhane ont opté pour une patiente stratégie de renseignement visant à débusquer et éradiquer les terroristes qui se dissimulent dans la savane sahélienne. Malheureusement, cette façon de procéder, trop lente aux yeux de certains observateurs locaux, a progressivement généré une forme de frustrations à l’égard des français, suspectés de ne pas prendre réellement le problème à bras le corps. Et de la suspicion à la théorie du complot, il n’y a qu’un pas que les médias de Wagner ont bien vite fait d’exploiter sur les réseaux sociaux[x]. Ainsi, d’innombrables messages circulant sur les groupes whatsapp ont accusé la France d’entretenir la déstabilisation du Sahel pour mieux exploiter ses richesses. Et cela a fait mouche auprès des populations urbaines qui n’ont pas compris l’incapacité d’une des plus grandes armées du monde à résoudre leur problème rapidement.

Maintenant que les militaires maliens et burkinabè ont totalement pris la main sur le conflit contre les djihadistes, leur défiance vis-à-vis des occidentaux se renforce compte tenu du refus de nos pays à leur vendre des armes. Cela est pourtant compréhensible. Bien que nos gouvernements aient tout intérêt à lutter contre l’expansion des mouvements djihadistes au Sahel, ils sont évidemment tenus de respecter le traité des Nations Unies sur le commerce des armes qui interdit notamment leur transfert lorsqu’il y a un risque qu’elles soient utilisées pour des attaques contre des civils et des violations des droits de l’homme. Or, au Mali comme au Burkina Faso, ce risque est malheureusement avéré comme cela a été mis en avant par l’enquête des nations unies sur les exactions commises à Moura du 27 au 31 mars 2022[xi]. Il en va de même au Burkina Faso où l’armée burkinabè est pointée par Amnesty International[xii] dans le massacre de Karma survenu le 20 avril 2023 pour lequel l’ONU attends toujours une enquête impartiale. Tout cela est évidemment difficile à entendre pour les populations de Bamako, de Ouagadougou et de Niamey où les autorités entretiennent désormais le sentiment anti-occidental en se plaignant de façon récurrente du refus de nos pays à leur vendre des armes[xiii].

Mais la principale cause du sentiment anti-occidental qui prend corps dans les capitales sahéliennes, c’est sans doute celle du désœuvrement d’une grande partie de la jeunesse, confrontée à un manque de perspectives d’avenir et à des inégalités toujours plus criantes[xiv]. En effet, cette jeunesse qui représentent pratiquement 65% de la population est dans sa grande majorité confrontée au manque de formation professionnelle adaptée aux réalités de la région et par conséquent à l’absence de perspective de travail rémunérateur. Nombre de ces jeunes survivent dès lors en menant de petites activités de commerce informel qui leur permettent à peine de joindre les deux bouts. Or ces mêmes jeunes savent, via les réseaux sociaux qu’ils consultent assidument, que plus de 40% de la population sahélienne vit sous le seuil de la pauvreté alors que la région exporte de l’or, du pétrole et de l’uranium. Et comme le mentionne Colette Braeckman dans un récent édito dans le journal le Soir[xv], les jeunes de Bamako, Ouagadougou et Niamey savent que le Niger bénéficie du triste privilège d’avoir été choisi comme point d’arrêt de l’exode venu du Sud, un rôle jadis confié à la Lybie, avant que l’élimination de Kadhafi libère les mouvements djihadistes qui terrorisent aujourd’hui leurs pays. Ils n’ignorent rien du sort des migrants engloutis dans la Méditerranée. Ils savent aussi que la France a longtemps fait tourner ses centrales nucléaires avec de l’uranium extrait du sous-sol nigérien alors que leurs villes peinent à s’approvisionner en électricité. Ils savent enfin que leurs pays sont les premiers à souffrir de l’impact d’un changement climatique dont les pays riches et industrialisés sont à l’origine.

Il n’en faut évidemment pas beaucoup plus pour nourrir un sentiment d’injustice, ce que les agents de désinformation de la milice Wagner (qui convoite les mines d’or de la région) se sont employés à faire de façon particulièrement efficace sur les réseaux sociaux. Un sentiment d’injustice sur lequel les nouveaux régimes putschistes surfent également pour fonder leur légitimité aux yeux de la jeunesse en arguant notamment que la France est à la manœuvre pour les déstabiliser[xvi] ou encore que l’élite au pouvoir dans leur pays depuis des décennies, à la solde des occidentaux, doit être reléguée aux oubliettes du passé[xvii].

En fin de compte, on constate aujourd’hui au Sahel une dévalorisation de l’idéal démocratique. De fait, les pouvoirs en place, plus ou moins bien élus, voire pas élus du tout, soutenus par leurs partenaires occidentaux, ont tellement dévoyé la pratique de la démocratie élective par la fraude, par l’achat de consciences, par la corruption, qu’aujourd’hui cette démocratie passe aux yeux des jeunes africains pour un produit d’importation périmé. Et c’est ce qui fait que ceux-là même qui ont rejeté des pouvoirs dictatoriaux, peuvent acclamer aujourd’hui les putschistes[xviii].

L’occident enlisé dans les sables mouvants du Sahel

Face à la situation de crise qui prévaut au Sahel, nos gouvernements sont bien en mal pour décider de l’attitude à prendre. Intervenir, même à bas bruit, pour soutenir un retour vers la démocratie passera pour une nouvelle tentative néocoloniale et alimentera mécaniquement la rhétorique putschiste. Mais soutenir les militaires récemment installés au pouvoir, c’est courir le risque d’encourager des régimes liberticides et de se rendre complices d’exactions. Finalement, se retirer et laisser les nouvelles autorités se débrouiller, c’est s’exposer à l’installation à long terme des djihadistes qui auront tôt fait de se servir du Sahel comme base arrière pour attaquer nos pays comme ils l’ont déjà fait depuis la Syrie. Ainsi, comme on le voit, l’occident est aujourd’hui enlisé dans les sables mouvants du Sahel. Et à chaque mouvement, le risque est fort de s’y enliser davantage.


[i] Au Sahel, le dérèglement climatique a bon dos – Rémi Carayol – 2021

[ii] Racines économiques et sociales de la guerre au Sahel au Sahel – Willagri – 2020

[iii] “Entendre la voix des Eleveurs au Sahel et en Afrique de l’Ouest” – Réseau Billital Marrobé – 2021

[iv] Pastoralim and conflict in the Soudano-Sahel –  Leif Brottem et Andrew McDonnell – Juillet 2020

[v] Interview du Dr. Bakary Sambe – Timbuktu Institute : https://timbuktu-institute.org/

[vi] Centre du Mali: Enjeux et dangers d’une crise négligée – Adam Thiam, Centre pour le dialogue humanitaire –  2017, p. 39.

[vii] Burkina Faso : l’armée recrute des volontaires pour défendre la patrie – TV5 Monde – 22.11.22

[viii] Human Right Watch – Rapport Mondial 2023

[ix] Entretien avec Paul-Henri Damiba – RFI – 24.02.23 (Dans cet entretien, le lieutenant-colonel Paul-Henri Damiba, ancien président de transition renversé début octobre 2022 par le capitaine Ibrahim Traoré affirme qu’il avait entrepris de lutter contre cette communautarisation du conflit par une stratégie discrète de recherche de dialogue qu’il n’a pas pu mener à terme)

[x] L’empire d’Evgueni Prigojine, patron du Groupe Wagner, mis à nu par des hackeurs – Le Monde – 21.03.23

[xi] Rapport sur les événements de Moura – Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme des Nations Unies – Mai 2023

[xii] Burkina-Faso :  La responsabilité de l’armée pointée dans le massacre de Karma – Amnesty International – 02.05.23

[xiii] Des partenaires qui font des affaires au Burkina ont refusé de nous vendre des armes – le Fasonet – 30.05.23

[xiv] Sahel : lutter contre les inégalités pour répondre aux défis du développement et de la sécurité – Oxfam – 2019

[xv] Le Niger, autant ignoré que courtisé – Colette Braeckman – Le Soir – 09.08.23

[xvi] La France accusée d’être derrière la décision de la Cédéao – TV5 Monde – 12.08.23

[xvii] Au Niger, le régime militaire annonce vouloir poursuivre le président Bazoum – Le Monde – 13.08.23

[xviii]Il est impossible aujourd’hui pour la France d’être audible au Sahel – Vincent Hugeux – France Inter – 06.08.23

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