Analyse Iles de Paix, Thaïssa Heuschen, 22 décembre 2023

Nous le mentionnions déjà dans de précédentes analyses : la décolonisation de la coopération internationale fait actuellement l’objet de nombreux échanges, d’études et de publications au sein du secteur dont fait partie Iles de Paix.

Depuis 2020, suite à la mort de George Floyd, c’est le racisme systémique qui est pointé du doigt et décortiqué. En Belgique, de nombreux représentants de la société civile ont saisi cette actualité pour dénoncer le racisme omniprésent et les réminiscences de notre passé colonial dans la vie de tous les jours. Pour une organisation de coopération internationale telle qu’Iles de Paix, il est nécessaire et même primordial d’investiguer ces questionnements. Car en soutenant des programmes et projets dans des pays anciennement colonisés par des pays occidentaux, il faut pouvoir remettre en question le fonctionnement du secteur de la coopération, ses pendants ethnocentrés et être capable de s’appuyer sur des dynamiques locales et les visions endogènes du développement.

Dans cet ordre d’idées, puisqu’Iles de Paix bénéficie du soutien précieux de nombreux volontaires, ceux-ci aussi sont en constantes réflexions par rapport à leur place dans le monde, ainsi que les impacts de leurs actions. Les opportunités de formation sur le sujet de la décolonisation sont donc également au centre de leurs intérêts. Ainsi, en mai 2023, un groupe d’une vingtaine de personnes, composé de volontaires actifs en Education à la Citoyenneté Mondiale et Solidaire et d’employés d’Iles de Paix, s’est rendu à l’exposition « Identités décoloniales : de l’Afrique à Mons » au Mons Memorial Museum…

Ces dernières années, la ville du Hainaut n’a pas échappé aux questionnements liant racisme et colonialisme. Manifestations, détériorations de statues, interpellations de citoyens et de citoyennes ne sont que quelques symptômes du mouvement qui questionne la place des reliques de la colonisation. Curieux de comprendre et contextualiser ces évènements, le Mons Memorial Museum s’est associé à Pitcho Womba Konga, un artiste belge d’origine congolaise. Ensemble, ils ont cherché à concilier l’histoire et la mémoire, en interviewant des dizaines de Montoises et de Montois, sur leurs conceptions et leurs perceptions du passé colonial.

La visite (guidée) de l’expo intrigue, interroge, fait réfléchir. De temps en temps, l’une ou l’autre personne du groupe pose une question, intervient. Certains d’entre eux sont nés au Congo belge. D’autres y avaient de la famille à l’époque. Alors évidemment, des souvenirs résonnent face aux contenus de l’exposition. Le conservateur qui accompagne le groupe met le doigt sur les sujets sensibles. Il challenge les interventions, déconstruit les récits, remet en perspective les témoignages et les stéréotypes qui y sont véhiculés. La discussion va bon train. Mais, chacun reste ouvert d’esprit et parvient petit à petit à reconsidérer certaines de ses conceptions initiales. Le groupe détricote les vestiges de cette partie de l’Histoire pour mieux comprendre la manière dont la colonisation influence encore aujourd’hui la mémoire collective. Il faut avoir la volonté de se renseigner constamment. On ne peut pas juste recevoir l’information, il faut creuser, chercher à comprendre, constate P.

Comprendre la colonisation, c’est relativement facile. Il s’agit de l’occupation de territoires étrangers par des colons et de l’exploitation des richesses naturelles et humaines qui en découlent. Souvent accompagnée d’invasions brutales, de massacres et de processus de marginalisation. La décolonisation, par conséquence, pourrait se définir par le processus d’émancipation des territoires colonisés. Simple, non ? Et pourtant, les conséquences sociales, culturelles et humaines de ces conquêtes étrangères restent encore visibles des décennies après la restauration de l’indépendance des territoires colonisés. Expliquer en profondeur, patiemment et ouvertement ce qu’il en reste encore (parfois imperceptiblement) dans notre société actuelle relève ainsi de psychologie plus subtile. La décolonisation ne consiste pas uniquement en un retrait physique de forces étrangères. Elle nécessite également une compréhension de l’Histoire et la reconnaissance de ses conséquences néfastes sur certains individus. Pour les descendants de colonisateurs, cela signifie aussi apprendre, désapprendre et accepter que le pays (la Belgique, en l’occurrence) s’est notamment construit sur l’exploitation de communautés colonisées. Pour M., cette visite le fait réfléchir sur ce pan de l’Histoire : Quand on parle de colonisation, on a l’impression que c’est derrière nous. Pourtant, il y a encore des cicatrices et même des blessures ouvertes chez certains. Je me rends compte que j’ai besoin de continuer à ouvrir le dialogue sur ces questions de décolonisation.

Avant de découvrir l’exposition, ce concept de décolonisation était considéré par le groupe de visiteurs comme rapide, mal réalisé ; un processus par lequel un pays colonisé accède à l’indépendance ; une libération des habitants autochtones ; un processus politique, social et culturel ; complexe, flou et sensible ; la sortie d’un passé méconnu, lourd à porter. A la sortie, les compréhensions ont pour la plupart évolué. Elles ont mué de définitions de manuels à une compréhension plus humaine et socio-culturelle. Le groupe considère alors ce processus comme une évolution de nos mentalités. Il faut oser ouvrir les yeux sur toutes les blessures et manières dont nous réagissons en fonction de notre éducation ; un besoin d’assumer un passé colonial et sensibiliser les jeunes générations ; ou encore une construction de l’esprit. Personne n’est innocent. La décolonisation nous concerne tous .

L’objectif de l’exposition montoise n’était donc pas de conforter les visiteuses et visiteurs dans leurs conceptions. Elle challenge les habitudes ancrées –semblant parfois anodines– que chacune et chacun de nous perpétue inconsciemment. Que ce soit au travers de termes linguistiques, d’expressions encore (trop) communément utilisées ou au niveau de perceptions sociales et incompréhensions face à des révoltes, la décolonisation a encore du chemin à faire. N. remarque : Je constate que l’on est tous manipulés par ce qu’on entend et par l’histoire de nos familles. A l’heure actuelle, il ne faut pas être naïf : notre identité est construite dessus [ndlr. colonisation du Congo]. Il y a des centaines de choses auxquelles on ne prête pas attention mais qu’on continue quand même de perpétuer. Il est secondé par M. : Le témoignage d’une descendante de primo-arrivants congolais m’a particulièrement interpellé sur la dualité des cultures qu’une même personne peut ressentir dans la construction de son identité.

En effet, entre les personnes qui ne perçoivent pas l’entièreté des maux de la colonisation et celles, partisantes de la culture « woke »[1], il reste ainsi de nombreux ponts à construire. Et pour évoluer vers une société décolonisée, il faut ouvrir un dialogue d’empathie et de tolérance entre les personnes qui pensent que « construire des routes au Congo, c’était bien » et celles, offusquées, qui répondent virulemment à ces affirmations. L’exposition de Mons ouvre les portes à ce dialogue. Pour A. : Cette visite m’a permis de comprendre d’où pouvait venir les préconceptions de certaines personnes. Certaines réflexions stéréotypées me heurtaient complètement avant. Ca me prenait à cœur et je ne comprenais pas comment il était possible de les véhiculer. Je ne pouvais pas participer au dialogue. Je serai à présent plus à l’aise d’écouter des personnes blanches qui ont vécu la colonisation.

Car murer les uns dans une forte émotion d’injustice et offusquer les autres au travers de leur sentiment d’être jugés et culpabilisés ne peut aider à aller de l’avant. Il faut apprivoiser les perceptions de toutes et tous, en comprendre l’origine et les causes afin de pouvoir les déconstruire et avancer à partir de cela. B. le souligne : Mes liens familiaux avec l’Afrique sont nombreux… Tous ces témoignages [ndlr. de l’exposition] m’ont permis de réaliser que chacun entretient une relation spécifique avec cette période de colonisation. Comprendre ça est déjà une tâche en soi. Il faut écouter les différentes perspectives sur la décolonisation. Le dialogue est incontestablement la voie à suivre pour progresser sur la voie de la décolonisation.

M. tape sur le clou en concluant : C’est l’histoire du passé, mais on arrive à des ramifications actuelles qu’il faut prendre en considération. Par rapport à la question des tags et déboulonnages de statues, il s’agit de symptômes. Mais sans l’ouverture du dialogue, la mise à niveau égale, la fin des discriminations, ça ne sert strictement à rien.


[1] Le terme « woke » provient du verbe anglais « wake » (réveiller), pour décrire un état « d’éveil » face à l’injustice. Il est initialement utilisé pour désigner des personnes conscientes des problèmes liés à la justice sociale et à l’égalité raciale. La culture « woke » est un mouvement provenant des campus américains et reflétant un état d’esprit militant pour la protection des minorités. Cet état d’esprit s’est répandu en Europe et a pour but de lutter contre les injustices et les inégalités.

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