L’addition salée de notre assiette

En choisissant les ingrédients pour préparer un bon petit plat ou en commandant un sandwich en vitesse, nous participons aux dynamiques économiques de nos systèmes alimentaires. Un vaste ensemble de choix, de défis et de contraintes relie étroitement l’économie à notre alimentation.

Au moment de faire nos courses, les prix dans les rayons dirigent la plupart de nos choix et constituent souvent un frein important au changement. Le cout de notre alimentation est un enjeu crucial qui concerne tant les personnes qui produisent cette nourriture que celles qui la consomment, façonnant nos choix alimentaires et influençant l’ensemble de nos systèmes alimentaires. Manger, c’est voter !

Définir un prix juste pour nos aliments est donc loin d’être anodin. Car, bien plus qu’une simple transaction monétaire, le prix auquel sont achetés nos aliments reflète toute une série de choix et de préoccupations. Comment assurer une rémunération juste aux agriculteurs et agricultrices ? Est-ce que le prix affiché reflète le cout réel de l’aliment ? Est-il possible de rendre l’alimentation saine et durable accessible à tous et toutes ? Nous vous proposons de parcourir ces différentes questions dans ce dossier.


Ce dossier est tiré du numéro 143 du magazine Transitions.


Du rayon à l’assiette : l’alimentation comme variable d’ajustement

En matière d’alimentation, une évolution frappante s’observe dans le portefeuille des ménages belges. Au début du siècle dernier, les achats alimentaires pesaient lourd dans le budget familial, représentant jusqu’à 60 % des dépenses des ménages. Si cette proportion a considérablement diminué au fil des décennies pour ne plus représenter aujourd’hui
qu’environ 1/7e des dépenses d’une famille, elle constitue néanmoins le deuxième poste de
dépenses derrière les frais liés au logement. En 2022, près de 16 % du budget ont été alloués à l’achat de produits alimentaires, auxquels s’ajoutent environ 7 % du budget pour la consommation alimentaire hors du domicile, comme dans les restaurants, les cafés, les cantines, etc.

La part du budget dédiée à l’alimentation a donc largement diminué au fil des années, même si on observe de plus en plus fréquemment une augmentation temporaire de ces frais. En cause, l’inflation importante touchant les produits alimentaires. Par exemple, en mars 2023, un pic d’inflation a atteint des sommets : durant ce mois, les Belges ont consacré plus de 30 % de leur revenu à l’achat de nourriture, faisant temporairement de ce poste le plus important de leur budget, dépassant même les frais de logement. Depuis lors, cette part a progressivement diminué, mais de telles périodes d’instabilité de prix sont sources d’inquiétude au sein des familles.

Face à des difficultés financières de plus en plus importantes, un nombre grandissant de personnes aborde le contenu de l’assiette comme une variable d’ajustement dans leur budget, rognant sur la quantité mais aussi sur la qualité de leur alimentation. Mais parfois cela ne suffit pas, alors certains sont contraints de se tourner vers l’aide alimentaire. En Belgique, on estime que 600.000 personnes ont recours aux distributions de colis, se rendent dans des restaurants sociaux ou encore dans des épiceries sociales. Car ces initiatives constituent des filets de sécurité devenus essentiels pour les populations les plus fragilisées.

Le prix « juste » : un équilibre chimérique ?

Chercher à proposer un prix qui soit réellement «juste» pour tous et toutes n’est pas une mince affaire. D’un côté, les consommateurs et consommatrices, notamment les plus précarisés, aspirent à des produits alimentaires sains et abordables. De l’autre, les agriculteurs et agricultrices réclament une juste rémunération pour leur travail et leurs efforts. Concilier ces deux exigences, a priori contradictoires, semble relever d’une équation insoluble dans la configuration actuelle du système alimentaire.

La répartition du prix de vente final d’un produit alimentaire est l’une des questions au coeur de cet épineux problème. En moyenne, seulement 13% de ce prix reviennent à la personne qui a produit l’aliment. Augmenter la part qui revient aux productrices et producteurs, sans changer l’ensemble du système, impliquerait nécessairement une hausse des prix. Cette hausse, même minime, pour permettre de garantir un revenu décent aux agriculteurs et agricultrices, pénaliserait en premier lieu les personnes précarisées, pour qui chaque euro compte. Cela pourrait avoir pour effet de les exclure d’une alimentation saine et de qualité.

Il s’agit d’un véritable noeud dans l’équation du prix juste : comment concilier une juste rémunération avec une accessibilité alimentaire pour tous et toutes ? Face à ce dilemme, de plus en plus d’initiatives émergent, explorant des chemins de traverse pour sortir de l’impasse.

Par exemple, les magasins collaboratifs, en s’appuyant sur le volontariat et la participation active de leurs clients et clientes, permettent de proposer des aliments sains issus d’une agriculture plus durable à des prix abordables, tout en garantissant une rémunération juste aux agriculteurs et agricultrices.

Autre exemple, les achats collectifs en vrac constituent une piste intéressante. En regroupant leurs forces et leurs achats, les acheteurs et acheteuses peuvent négocier pour obtenir des prix plus bas auprès des personnes qui ont produit leurs aliments en achetant en direct un volume plus important, lui évitant certains frais logistiques, et ainsi accéder à des produits de qualité à un cout moindre.

Graphique inspiré du rapport d’Oxfam (2018),
Derrière le code-barre disponible sur
https://oxfammagasinsdumonde.be/campagnes/derriere-le-code-barre

Enfin, la sécurité sociale de l’alimentation (SSA), un concept novateur et ambitieux, a été testée dans diverses villes, notamment à Montpellier. Son objectif : garantir un accès universel à une alimentation saine et durable. Financée par un système de solidarité similaire à celui des soins de santé, elle a le potentiel de révolutionner notre rapport à la nourriture et de briser les barrières économiques qui excluent souvent les plus fragiles. Concrètement, la sécurité sociale de l’alimentation s’appuie sur une cotisation solidaire où chaque citoyen et, chaque citoyenne contribue financièrement selon ses moyens. Ensuite, chaque personne reçoit un budget mensuel fixe qui lui permet d’acheter des produits alimentaires au sein d’une sélection issue d’une agriculture durable. En définitive, la SSA favorise un approvisionnement auprès de producteurs et productrices ayant des pratiques plus durables, en sélectionnant des points de vente privilégiant ce type de produits, ce qui valorise la qualité de leur production et leur assure un revenu plus juste.

La recherche d’un prix juste s’apparente à un cheminement complexe, où l’équilibre entre
l’accessibilité et une meilleure rémunération
reste fragile. Les initiatives citées, et bien d’autres, constituent des alternatives pour rendre l’accès à une alimentation saine et durable plus équitable. Mais ne nous y trompons pas : au-delà des solutions locales, des changements bien plus profonds dans les systèmes alimentaires seront également nécessaires pour assurer cette accessibilité sur le long terme.

Ressources
Envie d’en apprendre davantage sur ces pistes de solution ? Découvrez le reportage « Le blé fauché » réalisé par Télévision du Monde. Cette vidéo de 10 minutes part à la rencontre de personnes ayant connu ou vivant la « galère alimentaire ». Elle présente des alternatives pour proposer de la nourriture saine et durable aux personnes en situation de précarité. Elle est disponible sur YouTube.

Plutôt intéressé par l’expérience de la sécurité sociale de l’alimentation menée à Montpellier ? Dans ce cas, nous vous invitons à lire cet article de la revue Tchak, disponible en libre accès.

Externalités négatives : des impacts hors de prix

Quand nous arrivons à la caisse d’un magasin, assez logiquement, nous ne payons que ce qui se trouve dans notre panier. Mais ce qui reste opaque, c’est que nos achats alimentaires impliquent toute une série de couts additionnels que nous ne payons pas directement. Grands absents des prix affichés en magasin, les couts cachés de l’alimentation représentent une dimension souvent négligée mais cruciale de nos systèmes alimentaires.

Ces couts cachés sont notamment liés à la contribution des systèmes alimentaires aux dérèglements climatiques, à la pollution des sols et des nappes phréatiques engendrée par nos modes de production et aux soins de santé rendus nécessaires suite à certains de nos modes de consommation. Pourtant, ils ne sont pas reflétés dans les prix du marché, ce qui les rend invisibles pour la personne qui achète ce produit. Ainsi, pour chaque euro dépensé dans un achat alimentaire, un euro de couts additionnels non supportés par les entreprises doit être pris en charge par la société, ce qui se reflète finalement dans nos impôts.

Face à l’augmentation des prix et à l’inflation, la tentation est grande de rechercher des produits alimentaires à bas prix pour garantir l’accessibilité. Cependant, cette alimentation à bas coût ne l’est en réalité qu’en apparence. Un des exemples les plus parlants est celui de l’élevage porcin de grande ampleur qui polluerait la rivière se trouvant à proximité, via le rejet de lisier. Si l’entreprise ne paie pas pour rendre l’eau potable, ce sont les autorités locales, et donc l’ensemble de la société, qui doivent s’en charger.

Si les prix prenaient réellement en compte l’impact environnemental, social et sanitaire de notre modèle de production agro-industriel, ils pourraient tripler pour de nombreux aliments. Les estimations de la FAO indiquent que les coûts cachés des systèmes agroalimentaires ont dépassé les 10 000 milliards de dollars en 2020, montant qui équivaut à 10% du PIB mondial.1

© Elisa Vandekerckhove

Au Bénin et au Pérou : rendre accessible l’alimentation saine et durable

Chez Iles de Paix, la question de l’accès à une alimentation saine et durable est également au coeur de nos projets. Cela implique en premier lieu de garantir la disponibilité physique d’aliments sains accessibles aux consommateurs en milieu rural mais également en ville. Plusieurs initiatives ont été lancées en ce sens. Parmi elles, le showroom de Natitingou au Bénin et le Punto Verde de Huánuco au Pérou.

Au Bénin, le projet de showroom de RACoLoS, le Réseau des Acteurs de la Consommation Locale et Saine, offre un nouvel espace à Natitingou pour favoriser l’accès aux produits locaux et sains, tout en soutenant les producteurs et productrices de l’Atacora. On y retrouve notamment du riz, du maïs, du sorgho, du fonio, des fruits et légumes frais, des
jus de fruits en bouteilles et même du lait de soja. En garantissant un circuit court de commercialisation, le showroom propose aux entreprises paysannes de vendre leurs produits aux mêmes prix que ceux pratiqués en vente directe, tout en appliquant une réduction par rapport aux prix d’autres points de vente où sont distribués les mêmes produits.

Le showroom a mis en place un système de prix transparents qui tiennent compte des couts liés au conditionnement, à la conservation et au transport. Les prix pratiqués sont jugés abordables dans l’ensemble, même si, pour certains produits, ils devraient être ajustés dans le futur. L’équipe du showroom est aussi là pour accompagner les producteurs et productrices à trouver un équilibre entre rentabilité et accessibilité pour les personnes désireuses d’y faire leurs achats. Ouvert récemment, le showroom de Natitingou est déjà un succès. Les premiers retours des clients et clientes témoignent de l’intérêt croissant pour des produits locaux et de qualité.

Au Pérou, c’est au Punto Verde que l’on retrouve des produits de qualité à prix juste. Géré par le partenaire Islas de Paz Perú, ce marché hebdomadaire permet aux agriculteurs et agricultrices de la région de vendre leurs produits sans passer par des intermédiaires qui font gonfler les prix. En comparaison avec les produits conventionnels des marchés traditionnels et des supermarchés, les produits agro-écologiques vendus au Punto Verde se distinguent par leur qualité et leur traçabilité grâce à un système de garantie participatif qui renforce la confiance des consommateurs et consommatrices. Ces personnes, sensibilisées aux pratiques agroécologiques et ayant tissé des liens avec les producteurs locaux, sont prêtes à payer un prix juste pour des produits dont elles reconnaissent la qualité. Comme au showroom au Bénin, ce sont les producteurs eux mêmes qui déterminent les prix avec l’appui d’Islas de Paz Perú en se basant sur ceux pratiqués dans les différents marchés traditionnels. Bien que les produits du Punto Verde soient généralement plus chers que sur les autres marchés, la différence demeure minime et les prix sont bien plus bas que ceux des supermarchés. Au-delà du prix, c’est également la diversité des produits proposés qui intéresse de plus en plus les clients. En effet, les producteurs y vendent des produits qu’on ne voit pas souvent dans les marchés traditionnels, comme le tamarillo ou le pituca, une sorte de tubercule.

« Il est important d’avoir un espace de vente de produits locaux et sains, pour deux principales raisons. La première est de garantir un marché d’écoulement de proximité sûr et viable aux entreprises de production et de transformation ; la deuxième raison est de faciliter l’accès des produits alimentaires de première nécessité de qualité à des prix accessibles à la communauté et gage de leur bien-être. Une communauté parfaitement nourrie est un investissement sûr pour le développement de l’économie locale. »

Angèle Tawari, Présidente de RAColos

A méditer…

Nos choix en matière d’alimentation sont souvent restreints par notre pouvoir d’achat. Dans le même temps, les prix que nous rencontrons dans les rayons ont un impact considérable sur les revenus des producteurs et productrices et l’environnement. L’attrait des aliments à bas prix cache souvent une multitude d’impacts négatifs que nous finissons par payer indirectement.

Face à la question complexe du prix juste, les consommateurs et les producteurs détiennent certains leviers d’action. Mais ils ne sont pas les seuls ! Les acteurs et actrices de la commercialisation ou encore les pouvoirs publics doivent également contribuer à rapprocher ces réalités. A nous, citoyens et citoyennes, d’encourager les initiatives locales, de soutenir les pratiques agricoles durables et de plaider pour des politiques alimentaires justes. Ce sont ces changements qui permettront la construction de systèmes alimentaires plus justes et un accès plus équitable à une alimentation saine pour toutes et tous.

1 Food and Agriculture Organisation. (2023). The state of food and agriculture : www.fao.org/3/cc7724en/cc7724en.pdf


Ce dossier est tiré du numéro 143 du magazine Transitions.


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