Cultiver la ville et ses abords : les agricultures urbaines et périurbaines comme leviers de durabilité alimentaire
Analyse de Sébastien Mercado, novembre 2025.
Avec sa densité de population élevée et son urbanisation croissante, la Belgique francophone est confrontée à une réduction significative de ses terres agricoles. Entre 1980 et 2020, la Wallonie a perdu 5,5 % de ses surfaces agricoles, principalement en raison de l’étalement urbain et des infrastructures. À Bruxelles, les espaces cultivables ne représentent plus que 1,5 % du territoire régional. Cette situation met en lumière un double défi : préserver la souveraineté alimentaire tout en assurant la durabilité environnementale. Dans ce contexte, l’agriculture urbaine et périurbaine émergent comme des pistes de solutions capables d’articuler justice sociale, transition écologique et innovation. Quels rôles sont-elles amenées à jouer pour renforcer nos systèmes alimentaires ?

Contexte et enjeux de l’agriculture urbaine et périurbaine
Les agricultures urbaines et périurbaines se développent dans un contexte de forte pression foncière et de dépendance aux importations. La Belgique importe environ 50 % de ses fruits et légumes[1], ce qui fragilise sa sécurité alimentaire et accroît son empreinte carbone. Les chaînes d’approvisionnement longues exposent le pays aux chocs géopolitiques et climatiques. Ainsi, la pandémie de COVID-19, puis la guerre en Ukraine, ont montré la vulnérabilité des systèmes alimentaires mondialisés. En parallèle, le changement climatique accentue les menaces : inondations (comme celles vécues en 2021), sécheresses récurrentes et stress hydrique affectent déjà les rendements agricoles.
Dans ce contexte, les agricultures urbaines et périurbaines se présentent comme un levier multifonctionnel : elles favorisent les circuits courts, réduisent les émissions liées au transport, renforcent la biodiversité en ville et améliorent l’accès à une alimentation saine. Ainsi, par exemple à Bruxelles, la stratégie Good Food a permis de réduire les émissions de CO2annuelles grâce à l’approvisionnement local. À Liège, les Ruches Urbaines approvisionnent de nombreux ménages et limitent les émissions liées au transport.

Entre les toits de Bruxelles, où s’installent des potagers pédagogiques, et les ceintures maraîchères de Liège ou de Namur qui cherchent à approvisionner directement les citadins, deux réalités émergent : l’agriculture urbaine et l’agriculture périurbaine. Elles partagent un ancrage territorial fort, mais leurs fonctions et leur potentiel diffèrent profondément. Les distinguer, c’est mieux comprendre comment elles peuvent contribuer ensemble à la durabilité de nos systèmes alimentaires.
L’agriculture urbaine : une réponse plus sociale et culturelle que productive
L’agriculture urbaine, c’est la tomate qui pousse dans une caisse sur un balcon, le potager collectif au pied d’une tour d’habitation, les jardins pédagogiques dans les écoles ou encore les toits végétalisés où l’on récolte quelques salades et herbes aromatiques. Ces pratiques ne représentent pas une révolution agricole en termes de volumes produits : elles ne nourriront jamais une ville entière. Cela dit, leurs forces se situent ailleurs :
Une école de l’alimentation et de la citoyenneté
Cultiver un bout de terre en pleine ville, c’est apprendre à ralentir, à observer le rythme des saisons, à comprendre ce qu’il faut de temps, d’eau et de soin pour produire un simple légume. De plus en plus d’écoles disposent de potagers pédagogiques où de nombreux enfants découvrent chaque année les bases de l’agroécologie. Ces expériences façonnent une génération plus attentive à ce qu’elle mange, mais aussi plus consciente du lien intime qui unit l’humain à la nature.
Cultiver un bout de terre en pleine ville rend plus attentif à son alimentation, mais aussi plus conscient du lien entre l’humain et la nature.
Un outil d’inclusion sociale
L’agriculture urbaine est souvent implantée dans des quartiers populaires, où les potagers collectifs permettent à des familles en situation de précarité d’accéder à des légumes frais à moindre coût, tout en renforçant le lien social. Ces jardins deviennent des espaces d’échange intergénérationnels et interculturels, où se croisent habitants de longue date, nouveaux arrivants et bénévoles. Par exemple à Bruxelles en 2022-2023, les projets d’agriculture urbaine professionnelle couvraient environ 33 hectares. La majorité de cette production était destinée au marché local et représentait de l’ordre de 0,3% de la consommation des Bruxellois en fruits et légumes.

Un levier de santé publique
L’accès à des aliments frais est un défi majeur dans certains quartiers, marqués par les « déserts alimentaires ». Les projets de culture urbaine apportent des solutions concrètes en rapprochant la production de la consommation. Ils encouragent aussi des habitudes alimentaires plus saines, en incitant les familles à cuisiner davantage de légumes.
Une dimension symbolique forte
Voir pousser des légumes sur un toit ou dans un parc urbain change le regard porté sur la ville. Cela rappelle que, même au cœur de l’urbanisation, la nature peut trouver sa place. L’agriculture urbaine rend visible l’acte de produire, souvent relégué aux périphéries ou importé de l’autre bout du monde.
Ainsi, si l’agriculture urbaine joue un rôle qualitatif essentiel dans la transition, ce n’est pas tant par ses volumes que par sa capacité à sensibiliser, à inclure et à redonner du sens à l’alimentation.
Capable de sensibiliser, d’inclure et de redonner du sens à l’alimentation, l’agriculture urbaine joue un rôle essentiel.
L’agriculture périurbaine : un potentiel productif et stratégique
À quelques kilomètres des centres-villes, les champs s’ouvrent encore. C’est là que se déploie l’agriculture périurbaine. Moins visible au quotidien pour le citadin, elle représente pourtant un pilier incontournable pour assurer l’approvisionnement alimentaire des populations urbaines.

Un rôle productif essentiel
Les exploitations périurbaines disposent de surfaces agricoles permettant de produire en quantité significative. À Liège, la Ceinture Aliment-Terre réunit producteurs, consommateurs et autorités locales pour renforcer une filière maraîchère de proximité. Son ambition : approvisionner plusieurs milliers de foyers en produits locaux et de saison. Autour de Namur, des fermes maraîchères approvisionnent directement restaurants, cantines et épiceries solidaires, prouvant que l’agriculture périurbaine peut jouer un rôle central dans l’économie alimentaire locale.
Une réponse aux crises
Tel que mentionné, la Belgique est dépendante de l’importation pour la moitié de ses fruits et légumes. Cette dépendance rend le pays vulnérable aux chocs extérieurs : flambée des prix mondiaux, conflits, dérèglements climatiques. Les inondations de 2021 en Wallonie ont rappelé à quel point la production peut être fragilisée. Développer une agriculture périurbaine diversifiée et robuste, c’est réduire la dépendance aux importations et renforcer la sécurité alimentaire.
Un bénéfice écologique
L’agriculture périurbaine réduit les distances de transport et les émissions associées. Elle contribue aussi au maintien de paysages vivants, favorise la biodiversité en intégrant haies et prairies, et lutte contre l’artificialisation des sols. Dans un contexte où la Belgique fait face à un stress hydrique croissant, certaines fermes périurbaines expérimentent des techniques d’irrigation économe et de récupération des eaux de pluie.
Un levier économique local
L’agriculture périurbaine crée des emplois et stimule l’économie de proximité. Elle favorise l’émergence de coopératives, de systèmes d’abonnement (GASAP, AMAP) et de nouveaux modèles de gouvernance alimentaire[2]. Elle représente aussi un secteur innovant, à travers des expérimentations en agroécologie, aquaponie ou circuits logistiques partagés.


Les contributions des agricultures urbaines et périurbaines à la transition agroécologique
Les agricultures urbaines et périurbaines contribuent significativement à la réduction de l’empreinte environnementale. Les circuits courts diminuent les émissions de CO2 en réduisant les distances de transport. Dans les principales villes de Belgique, des initiatives innovantes montrent agricultures urbaines et périurbaines renforcent également la biodiversité. Ainsi, par exemple, la Ferme du Chant des Cailles, à Watermael-Boitsfort, intègre des haies vives et des mares, abritant nombre d’espèces d’insectes pollinisateurs. À Namur, les vergers partagés augmentent la biomasse et la biodiversité grâce à l’agroforesterie. Ces initiatives créent des corridors écologiques essentiels pour la faune et la flore locales, quoique ceux-ci nécessitent une planification urbaine intégrée pour être réellement efficaces, ce qui peut être complexe à mettre en œuvre dans des environnements déjà fortement urbanisés.

Sur le plan social, les agricultures urbaines et périurbaines favorisent aussi la justice alimentaire et l’inclusion. Les potagers collectifs peuvent fournir en légumes à un coût réduit des ménages en situation de précarité, améliorant ainsi l’accès à une alimentation saine. Le projet Le Début des Haricots, à Bruxelles, accompagne quant à lui des personnes en réinsertion, avec un taux de retour à l’emploi important. Ces initiatives ont un impact positif sur la santé publique et la cohésion sociale, même si l’inclusion sociale nécessite un engagement continu et des ressources pour être durable. Les projets doivent souvent faire face à des défis financiers et organisationnels pour maintenir leur impact social à long terme.
Défis et limites
L’impact économique des agricultures urbaines et périurbaines ne doit cependant pas être sous-estimé lorsque celles-ci prennent la forme d’initiatives portées par des acteurs de l’agro-business. D’un côté, de nombreuses start-ups et coopératives émergent dans ce secteur, proposant des solutions innovantes telles que les fermes verticales ou l’hydroponie. Ce dynamisme attire de nouveaux investissements et génère des emplois locaux, souvent qualifiés. De l’autre, la rentabilité économique représente un enjeu dans ce contexte, les coûts élevés de l’agriculture verticale rendant toujours les produits, en moyenne, 20 à 30% plus chers que les importations. nécessitant un soutien politique et financier accru.
Le soutien politique et les aides publiques restent nécessaires pour rendre accessibles les produits, tout comme les innovations technologiques. Cette dépendance aux subventions peut poser des risques à long terme, notamment en cas de réduction des aides publiques. De plus, ce type d’innovations nécessite des investissements initiaux importants, ce qui, couplé aux incertitudes liées à la demande, peut constituer un obstacle pour les petits exploitants et dissuader les investisseurs privés potentiels.
Enfin, le risque de concurrence, voire de supplantation de l’agriculture paysanne par ces initiatives issues d’une agro-industrie hors sol est réel.L’accès au foncier et la pression immobilière sont des défis majeurs pour les agricultures urbaines et périurbaines. À Bruxelles, malgré le Plan Régional d’Affectation du Sol (PRAS), 30 % des terres agricoles périurbaines sont menacées par des projets immobiliers. La spéculation foncière et les prix élevés des terres excluent les petits porteurs de projets. De plus, les politiques urbaines doivent souvent arbitrer entre le besoin de logements et la préservation des espaces agricoles, ce qui peut conduire à des compromis difficiles.
La rentabilité économique est également un enjeu. Les coûts élevés de l’agriculture verticale rendent les produits, en moyenne, 20 à 30 % plus chers que les importations. Les subventions et aides publiques sont nécessaires pour rendre les produits accessibles, tout comme les innovations technologiques pour réduire les coûts. Cette dépendance aux subventions peut poser des risques à long terme, notamment en cas de réduction des aides publiques. De plus, les innovations technologiques nécessitent des investissements initiaux importants, ce qui peut être un obstacle pour les petits exploitants.
La pollution des sols urbains est un autre défi. À Liège, 40 % des sols destinés à l’agriculture urbaine et périurbaine présentent des taux de plomb élevés, nécessitant des techniques de dépollution coûteuses. Des projets de phytoremédiation sont en cours pour dépolluer les sols et rendre les terres cultivables. Toutefois, il s’agit-là d’un processus long et coûteux, qui peut ne pas être viable pour tous les projets.
Leviers pour un développement durable
Des politiques publiques adaptées sont essentielles pour le développement des agricultures urbaines et périurbaines. Ainsi, la stratégie « Ceinture Aliment-Terre » pourrait protéger 15 000 hectares agricoles en Wallonie d’ici 2030. Les aides financières et autres soutiens mis en place par la Région de Bruxelles-Capitale pour le secteur de l’agriculture urbaine, au cœur de sa stratégie Good Food, financent 50 % des projets d’agriculture urbaine et périurbaine, mais les enveloppes annuelles restent insuffisantes face à la demande croissante. La mise en œuvre de ces politiques nécessite une coordination entre les différents niveaux de gouvernement et une volonté politique forte, ce qui peut être un défi dans un contexte de ressources limitées.
La mise en œuvre d’un soutien public adapté nécessite une volonté politique forte et une coordination des différents niveaux de pouvoir, ce qui représente un vrai défi.

Le maraîchage périurbain agroécologique comme source de revenus complémentaire et acteur du système alimentaire à Cochabamba (Bolivie)
À Cochabamba, ville en pleine expansion au centre de la Bolivie, le maraîchage périurbain s’affirme comme une stratégie agroécologique porteuse d’avenir. Sur de petites parcelles dans les quartiers périphériques de la ville, des familles cultivent une grande diversité de légumes (tomates, fèves, laitues, pommes de terre, épinards, carottes, oignons) selon des pratiques respectueuses de l’environnement : rotation des cultures, fertilisation organique, gestion économe de l’eau.
Ces productions alimentent les marchés locaux et contribuent directement à un système alimentaire plus durable, en réduisant la dépendance aux importations et en offrant aux habitants des produits frais et sains. Pour les ménages impliqués, il s’agit aussi d’un revenu complémentaire et essentiel qui améliore la résilience économique tout en renforçant l’autonomie alimentaire.
Le maraîchage périurbain joue en outre un rôle stratégique dans la régulation de l’expansion urbaine. En maintenant des terres agricoles actives autour de la ville, il constitue une barrière vivante contre l’avancée du bâti sur des zones écologiquement sensibles. Cela est particulièrement crucial pour le Parque Regional Tunari, principal réservoir d’eau de la vallée de Cochabamba. La préservation de ses espaces naturels est essentielle à la sécurité hydrique de la population. Le développement de pratiques agroécologiques dans les zones tampons contribue ainsi à protéger ce parc contre l’urbanisation illégale et à maintenir son rôle écologique fondamental.
Cependant, cette dynamique doit encore surmonter des défis structurels : l’accès au foncier est de plus en plus limité par la spéculation immobilière, et la disponibilité en eau reste une contrainte majeure dans cette région marquée par des sécheresses récurrentes. Malgré ces obstacles, le maraîchage périurbain agroécologique de Cochabamba illustre la manière dont l’agriculture de proximité peut à la fois soutenir les familles paysannes, préserver les écosystèmes vitaux et contribuer à la construction d’un système alimentaire plus équitable et durable.
L’éducation et la sensibilisation sont également cruciales. Ainsi, des initiatives comme le projet de Bruxelles Environnement visent à encourager de nombreuses écoles pour qu’elles intègrent des potagers pédagogiques, formant un nombre croissant d’élèves aux bases de l’agroécologie. Ou encore, le programme de formation continue en Agriculture urbaine et périurbaine, proposé par la Faculté de Gembloux Agro-Bio Tech de l’ULiège, a diplômé des centaines de personnes depuis sa création en 2011. Cela dit, la sensibilisation et l’éducation nécessitent des ressources continues et un engagement à long terme pour un impact durable.
Perspectives critiques et débats
Les agricultures urbaines et périurbaines sont-elles une solution de niche ou un modèle systémique ? Certains chercheurs estiment qu‘elles ne couvriront jamais plus de 10-15 % des besoins alimentaires urbains[3]. Cependant, leur rôle symbolique dans la sensibilisation aux enjeux agroécologiques est incontestable. De plus, elles peuvent servir de catalyseur pour des changements plus larges dans les systèmes alimentaires, en inspirant des politiques publiques ambitieuses et en encourageant des pratiques agricoles durables à plus grande échelle.
Il importe cependant de rester vigilants face au risque de greenwashing institutionnel. Des projets comme les fermes verticales sponsorisées par des multinationales[AH1] [SM2] [4] soulèvent des questions sur la récupération capitalistique des agricultures urbaines et périurbaines. Un encadrement des projets s’impose pour éviter ce phénomène et garantir l’authenticité des initiatives. Il nécessitera des critères clairs et une surveillance rigoureuse.

En guise de conclusion
Les agricultures urbaines et périurbaines en Belgique francophone constituent un exemple de transition agroécologique concrète, mêlant innovation technique et justice sociale. Si leurs limites (foncier, coûts) sont réelles, elles présentent un réel potentiel transformateur de par sa capacité à reconnecter citadins et nature, à démocratiser l’accès à une alimentation saine et à inspirer des politiques publiques ambitieuses. Pour passer de l’expérimentation à la généralisation, un engagement collectif – citoyens, chercheurs, décideurs – est indispensable. La Belgique francophone, par son tissu associatif dense et sa volonté politique naissante, possède les clés pour faire des agricultures urbaines et périurbaines un pilier de sa résilience alimentaire.
Bibliographie sélective
- Altieri, M. (2018). Agroecology: The Science of Sustainable Agriculture. CRC Press.
- Rapport Good Food (2023). Stratégie de transition alimentaire de la RBC.
- SPW Environnement (2021). Bilan carbone de l’agriculture wallonne.
- Institut Bruxellois de Statistique (2022). Enquête sur les terres agricoles.
- Collège des Producteurs (2023). Propositions pour une Ceinture Aliment-Terre
- IWEPS : Artificialisation du sol en Wallonie
- Sélections d’articles :
[1] SPW Environnement, 2021
[2] On pourrait citer, par exemple, la stratégie Good Food / Good Food 2 – Région de Bruxelles-Capitale, ou l’émergence des CPA (Conseils de Politique Alimentaire) locaux du plan Food Wallonia (lancé en 2022), comme le CPA Liège Métropole ou le CADNamurois.
[3] https://www.inrae.fr/dossiers/lagriculture-t-elle-sa-place-ville/lagriculture-urbaine-peut-elle-nourrir-ville
[4] Voir sélection d’articles dans la bibliographie