Au menu des cantines scolaires, la transition alimentaire ?

Poisson pané, purée d’épinards verdâtres ou pain sec… Dans l’imaginaire collectif, les repas de cantine sont souvent associés à une nourriture industrielle, peu appétissante et de qualité médiocre. Pourtant, cette image réductrice des cantines occulte le fait qu’elles peuvent constituer un levier majeur pour transformer nos systèmes alimentaires.

Pendant longtemps, elles ont été perçues comme un service annexe de l’éducation : un lieu où l’on nourrit les élèves pour leur permettre d’apprendre dans de bonnes conditions. Mais cette vision est-elle encore pertinente face aux défis alimentaires, sociaux et environnementaux qui traversent nos sociétés ? Et si derrière les idées reçues, les cantines scolaires étaient bien plus qu’un service social de restauration collective ? Peuvent-elles être reconnues comme un outil stratégique de transformation des systèmes alimentaires ?

Car à travers leurs menus, et les personnes qui les cuisinent, les cantines ont des impacts sur un nombre conséquent de secteurs : la production agricole, la nutrition, l’environnement, l’économie locale et les comportements alimentaires de demain. Le repas scolaire comme un acte politique alimentaire ? Ce dossier du Transitions tente de répondre à la question.


Ce dossier est tiré du numéro 152 du magazine Transitions.


EN ENTRÉE

Une histoire mijotée depuis le XIXe siècle

Depuis leur apparition à la fin du XIXe siècle, les cantines scolaires n’ont cessé d’évoluer, adaptant leurs missions aux préoccupations sociales, sanitaires et éducatives de chaque époque.

À la fin du XIXe siècle, les premières cantines s’inscrivent dans un contexte marqué par
le développement du courant hygiéniste et par l’apparition de la nutrition. Dans les pays
industrialisés, elles sont avant tout pensées comme une oeuvre de charité destinée à
lutter contre la pauvreté et à favoriser la fréquentation scolaire des enfants issus des
milieux populaires. Les réformateurs de l’époque démontrent qu’une alimentation régulière et suffisante est indispensable à la santé, à la croissance et à la réussite scolaire. Les cantines deviennent un outil de protection sociale autant qu’un instrument d’éducation sanitaire.

Au cours du XXe siècle, les progrès des sciences de la nutrition renforcent cette ambition.
L’alimentation est alors pensée de manière de plus en plus rationnelle : les repas doivent répondre à des besoins énergétiques précis et garantir les apports nécessaires au développement des enfants. Les cantines scolaires deviennent progressivement
un pilier de la diffusion des recommandations nutritionnelles et participent à l’apprentissage de bonnes habitudes alimentaires.

Cependant, à partir des années 1970, la restauration collective se massifie et entraine une
standardisation croissante des repas. La recherche de rentabilité et la généralisation
des procédés industriels conduisent souvent à privilégier des préparations peu coûteuses et faciles à produire à grande échelle. Cette période contribue largement à forger une réputation souvent négative des cantines scolaires. Dans les faits, la qualité des repas varie fortement selon les établissements, mais l’image du plat fade et peu engageant s’installe durablement dans les esprits.

Toutefois, depuis le début du XXIe siècle, une nouvelle tendance voit le jour. Face aux préoccupations liées à la malbouffe, à l’obésité infantile et aux enjeux environnementaux, les cantines scolaires sont de plus en plus perçues comme un levier de santé publique et un enjeu géopolitique de l’alimentation.

LE PLAT DU JOUR

Nourrir les élèves, gouverner l’avenir

Depuis longtemps, les cantines occupent une place centrale dans les politiques de sécurité alimentaire. En garantissant l’accès à un repas équilibré à l’ensemble des élèves, elles participent encore et toujours à la lutte contre la précarité alimentaire et réduisent les inégalités sociales. Dans de nombreux territoires, notamment parmi les populations les plus fragilisées, le repas scolaire représente parfois le principal repas complet de la journée. Dès lors, les choix relatifs aux cantines traduisent une certaine vision du rôle de l’État dans la protection sociale et dans la garantie du droit à l’alimentation.

Mais de nos jours, l’enjeu dépasse la question sociale. La cantine scolaire est également un
puissant levier économique. Les marchés publics de restauration collective impliquent chaque année l’achat de volumes considérables de vivres alimentaires. En les orientant vers des choix de produits locaux, de saison, biologiques ou issus de pratiques agroécologiques, les cantines ont le pouvoir de créer des débouchés stables pour ces filières, soutenir directement les producteurs régionaux et participer au développement d’une agriculture plus durable. À l’inverse, le recours à des chaines d’approvisionnement mondialisées renforce la dépendance aux marchés internationaux et aux fluctuations des prix des denrées alimentaires.

Dans un contexte marqué par les crises climatiques, sanitaires et géopolitiques, les cantines sont ainsi devenues un instrument de souveraineté alimentaire.
De nombreux pays considèrent désormais la restauration collective comme un moyen stratégique de soutenir leur production agricole et de sécuriser leur approvisionnement alimentaire à long terme.

Enfin, l’école est un lieu de diffusion de normes alimentaires. Les menus proposés participent à l’éducation du goût, à la sensibilisation aux enjeux environnementaux et à la transmission de pratiques alimentaires plus durables. La cantine devient ainsi un espace où se construit la relation des futures générations à l’alimentation.

La restauration collective des établissements se situe donc au croisement de plusieurs
préoccupations majeures : la santé publique, la lutte contre les inégalités sociales, la réussite scolaire et la transition vers des systèmes alimentaires plus durables. À travers des politiques de restauration scolaire, les pouvoirs publics disposent par conséquent d’un levier concret pour agir sur le bienêtre des enfants, mais aussi sur la société dans son ensemble.

DES SAVEURS CONTRASTÉES

Un modèle belge à deux vitesses

L’idée que les cantines scolaires puissent contribuer à transformer notre système alimentaire ne relève pas de la théorie. Chaque jour, des millions de repas y sont servis à travers le monde. En Europe, près de 65 millions d’enfants et d’adolescents fréquentent un établissement scolaire, tandis qu’en Belgique, l’enseignement obligatoire concerne environ
2 millions d’élèves. En Wallonie, ce ne sont pas moins de 200.000 repas qui sont servis chaque jour dans les cantines. Par leur volume d’achats et leur capacité à influencer les habitudes alimentaires dès le plus jeune âge, les écoles belges disposent ainsi d’un pouvoir d’action considérable.

Mais si la Flandre et la Wallonie partagent la conviction que l’alimentation scolaire constitue un levier d’action publique, elles ont toutefois des stratégies régionales bien différentes.

En Communauté flamande, il n’existait historiquement pas de système structurel pour la gratuité des repas scolaires. La restauration était principalement organisée par les écoles, avec une participation financière des familles. Depuis 2025, le gouvernement flamand a néanmoins engagé une nouvelle politique en consacrant 73 millions d’euros par an à la promotion d’une alimentation saine dans les écoles maternelles et primaires. Les établissements peuvent utiliser ces moyens pour financer des petits-déjeuners, des collations, des fruits, de la soupe ou des repas complets répondant à certains critères nutritionnels. Cette approche repose sur un principe universel : promouvoir une alimentation de qualité pour tous les élèves, sans faire de la gratuité un objectif central.

Du côté francophone, le choix politique a longtemps été différent. La Fédération Wallonie-Bruxelles avait développé un dispositif visant à lutter contre la précarité alimentaire dans les écoles les plus défavorisées. Jusqu’à l’année scolaire 2025-2026, plus de 55.000 élèves répartis dans 429 établissements bénéficiaient ainsi de repas complets, gratuits, sains et durables grâce à un budget spécifique de 21,4 millions d’euros.

Cette approche sociale s’articulait avec une autre initiative portée par la Wallonie : le Green Deal Cantines Durables. Alors que le dispositif de la Fédération Wallonie-Bruxelles cherchait avant tout à garantir l’accès aux repas pour les élèves les plus vulnérables, le Green Deal accompagne les cantines dans une alimentation plus saine, locale et durable, en favorisant notamment les produits de saison, les circuits courts et l’agriculture biologique. Il soutient ainsi à la fois la qualité de l’alimentation servie et les producteurs locaux.

En juin 2026, le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles a toutefois décidé de mettre fin au financement spécifique des repas scolaires gratuits. Ces moyens ont été intégrés au budget général de l’encadrement différencié, laissant aux établissements la liberté de les affecter à d’autres priorités. Selon plusieurs acteurs du secteur, cette réorientation pourrait entrainer une réduction importante des ressources consacrées aux repas scolaires. Dans ce contexte, le Green Deal Cantines Durables demeure l’un des principaux outils publics
soutenant la transition vers une restauration collective plus durable, même s’il ne poursuit pas les mêmes objectifs de lutte contre la précarité alimentaire.

Ces orientations illustrent deux visions distinctes du rôle de la restauration scolaire. D’un côté, une politique flamande universelle centrée sur la promotion d’une alimentation saine pour tous les élèves ; de l’autre, une approche davantage axée sur la lutte contre les inégalités sociales et la précarité alimentaire. Mais dans les deux cas, la question devrait dépasser largement celle du repas de midi. Elle renverrait à un débat plus large sur le rôle de l’école dans la santé publique, l’éducation alimentaire, la cohésion sociale et le soutien à une agriculture locale et durable. C’est pourquoi de nombreux acteurs plaident aujourd’hui pour que l’alimentation scolaire ne soit plus considérée comme une simple dépense budgétaire, mais comme un investissement collectif dans la santé des enfants, la réussite éducative, la réduction des inégalités et la transition de nos systèmes alimentaires.

En Wallonie, ce ne sont pas moins de 200.000 repas qui sont servis chaque jour dans les cantines. Par leur volume d’achats et leur capacité à influencer les habitudes alimentaires dès le plus jeune âge, les écoles belges disposent d’un pouvoir d’action considérable.

ET EN DESSERT

Miser sur les repas scolaires en Tanzanie

Si ce débat est présent en Belgique et plus largement en Europe, les repas scolaires constituent également un enjeu majeur dans d’autres régions du monde, où ils peuvent jouer un rôle déterminant à la fois pour l’éducation, la sécurité alimentaire et le développement agricole local.

En Tanzanie, Iles de Paix fait des cantines scolaires un levier de transformation des systèmes alimentaires à travers son programme alimentaires au sein de son programme Community-Led Sustainable School Feeding (traduisible par « Programme d’alimentation scolaire durable porté par les communautés »). Depuis 2025 et en collaboration avec des partenaires nationaux (Tanzania Organic Agriculture Movement–TOAM–, Sustainable Agriculture Tanzania –SAT–et PELUM Tanzania), Iles de Paix met en oeuvre une approche innovante reliant directement les jeunes consommateurs aux producteurs et productrices. Le projet repose sur une idée simple mais structurante : utiliser la demande alimentaire des écoles pour créer un marché stable et prévisible au bénéfice des familles paysannes locales. En impliquant les autorités locales et les décideurs politiques, il s’agit de contribuer à construire des systèmes locaux durables et inclusifs.

Les objectifs premiers pour la période 2025- 2028 ? Mettre en relation les cantines de 20
écoles primaires (environ 13.500 enfants) avec 1380 agricultrices et agriculteurs agroécologiques (dont 60 % de femmes) dans les régions de Morogoro, Dodoma et Arusha ; améliorer l’éducation nutritionnelle ; favoriser des pratiques de gouvernance et d’approvisionnement plus inclusives au sein des écoles et des communautés.
Jusqu’à présent, les cantines scolaires dans les écoles concernées étaient principalement financées par les communautés locales ou par les parents d’élèves, avec un soutien ponctuel des autorités locales ou d’organisations non gouvernementales. Toutefois, leur couverture et leur qualité variaient fortement d’une région à l’autre, et beaucoup d’entre elles étaient confrontées à des problèmes d’approvisionnement alimentaire pendant les périodes de soudure1.

Désormais, au lieu d’acheter des denrées provenant de filières éloignées ou d’approvisionnements ponctuels, les écoles commandent directement auprès de productrices et de producteurs situés à proximité, engagés dans des pratiques agroécologiques. De leur côté, ceux-ci font évoluer leurs pratiques agricoles en participant
à des formations portant sur la santé des sols, la préservation de la biodiversité, la gestion durable de l’eau, l’utilisation d’intrants bios et l’adoption de pratiques capables de répondre aux défis du changement climatique. En s’appuyant sur les commandes des cantines scolaires comme levier de demande, le programme permet de créer des débouchés économiques qui encouragent la transition vers des modes de production plus
durables. Les cantines ne se limitent ainsi plus à leur rôle de consommatrices d’aliments : elles deviennent de véritables actrices du changement, en influençant directement les pratiques et en permettant aux exploitations familiales de sécuriser leurs ventes, de planifier leur production et d’améliorer leurs revenus.

Le programme entend concrétiser les directives nationales tanzaniennes en matière d’alimentation scolaire grâce à des modèles ancrés dans les communautés locales. Pensé pour être étendu à l’échelle du pays, il vise à produire des résultats tangibles, à renforcer les compétences locales et à associer les décideurs politiques. À terme, il pourrait servir de référence pour d’autres programmes d’alimentation scolaire en Tanzanie.

Peut-être est-il temps de regarder autrement ces épinards sans goût et
cette purée produite à la chaine. Derrière l’image caricaturale de la cantine
scolaire se cache une question bien plus fondamentale : sommes-nous prêts à
considérer et soutenir la cantine, non plus comme une simple dépense ou le symbole
de repas médiocres, mais comme un investissement collectif capable de faire évoluer des sociétés entières ?

En Tanzanie comme ailleurs, les programmes d’alimentation scolaire démontrent qu’un simple repas peut produire des effets qui dépassent largement les murs de l’école. En reliant les établissements aux productrices et producteurs locaux, en soutenant l’agroécologie, en impliquant les familles, les communautés et les pouvoirs publics, ces initiatives transforment progressivement les systèmes alimentaires.

La cantine n’est donc plus seulement le lieu où l’on nourrit les élèves entre deux cours. Elle est devenue un espace où se jouent des choix de société. Choisir ce qui est servi dans les écoles, c’est aussi choisir quel type d’agriculture soutenir, quelles habitudes alimentaires transmettre, quelles inégalités combattre, quelle place accorder à l’environnement et à la solidarité.


Ce dossier est tiré du numéro 152 du magazine Transitions.


(1) La période de soudure désigne le moment critique où les réserves alimentaires de la récolte précédente sont épuisées, tandis que les nouvelles cultures ne sont pas encore prêtes.

Toutes les références utilisées dans le cadre de la rédaction de ce dossier sont consultables ici.

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