L’accès à une alimentation suffisante, saine et durable est un enjeu mondial. Il est au cœur de l’Objectif de Développement Durable n°2 des Nations Unies : « Éliminer la faim, assurer la sécurité alimentaire et une nutrition adéquate pour tous, et promouvoir une agriculture durable. » Pourtant, malgré les engagements internationaux, plus de 700 millions de personnes souffrent encore de la faim de par le monde.

Chez Iles de Paix, l’accès à une alimentation durable est une priorité transversale dans toutes nos régions d’intervention. Ainsi, manger à sa faim, pouvoir choisir le contenu de son assiette et en connaître son origine soutiennent ce droit fondamental. Sans accès à une alimentation suffisante et de qualité, aucun processus de développement humain ne peut réellement s’enclencher. Car la qualité de l’alimentation conditionne la santé, mais aussi l’éducation, la position économique et sociale. Elle impacte donc directement la dignité de chaque personne.

Les systèmes alimentaires sont interconnectés. Promouvoir l’autonomie des familles paysannes et les circuits courts est un maillon d’une chaine alimentaire mondialisée. En Belgique aussi, on observe une augmentation de la précarité, tant dans le rang des mangeurs que des producteurs. Pour faire bouger les lignes, il est devenu inévitable d’aborder également la question de la précarité dans nos systèmes alimentaires belges.


Ce dossier est tiré du numéro 148 du magazine Transitions.


En Belgique, les inégalités alimentaires se creusent de manière significative. La très forte inflation qui a suivi la pandémie a fait croître considérablement le nombre de personnes qui dépendent de l’aide alimentaire (600.000 aujourd’hui contre 450.000 avant la pandémie). Si les contextes sont très différents, les enjeux sont finalement très similaires aux défis rencontrés dans nos projets à l’international. Ainsi, l’expérience acquise dans d’autres régions du monde et l’obligation d’adopter une approche systémique (nécessaire pour impacter des problématiques aussi complexes que les systèmes alimentaires) ont pu inspirer et alimenter nos réflexions pour initier, en Belgique, une intervention soutenant des dynamiques d’alimentation plus justes et solidaires.

En 2023, Iles de Paix a donc lancé la phase pilote du programme Mangu Sane – littéralement « manger sain » en Esperanto. Ce programme, financé sur fonds propres de l’association, vise à renforcer l’accès à une alimentation durable pour toutes et tous, et en particulier pour les personnes en situation de précarité. Parce qu’aujourd’hui en effet, même dans un pays riche comme la Belgique, bien se nourrir reste un luxe. C’est pourquoi il est urgent de repenser, localement et au plus près des publics concernés, nos systèmes alimentaires pour les rendre plus durables et respectueux de l’environnement.

Mais revenons un instant sur les étapes clés qui ont marqué la genèse du programme Mangu Sane. C’est en décembre 2021, après plusieurs années de prospection, que l’Assemblée générale d’Iles de Paix valide la création d’un Groupe de Travail InterInstances chargé d’explorer les pistes d’un possible projet en faveur de la transition agroécologique des systèmes alimentaires en Belgique. Tout au long de l’année 2022, en associant des experts internes et externes, ce groupe mène une réflexion approfondi pour évaluer les besoins, les leviers d’action et les partenariats envisageables.

Un an plus tard, en décembre 2022, l’Assemblée générale valide la proposition du groupe : lancer une phase test visant à soutenir des initiatives locales qui facilitent l’accès à une alimentation de qualité pour les personnes en situation de précarité. Un appel à propositions est alors diffusé en mars 2023.

Dix-neuf projets sont reçus et, après évaluation et visite de terrain, quatre d’entre eux sont retenus. Les conventions de collaboration avec les porteurs de ces projets sont officiellement signées en octobre 2023, marquant ainsi le démarrage concret de la phase opérationnelle de Mangu Sane. Les quatre projets (ci-contre) soutenus tout au long de la première phase pilote de Mangu Sane ont permis à Iles de Paix de confirmer que l’inclusion des publics précarisés dans la transition alimentaire est une problématique sociétale majeure, à laquelle notre organisation peut contribuer de manière utile sans dupliquer le travail d’autres structures. Elle a révélé aussi un potentiel intéressant pour créer de nouveaux débouchés pour les producteurs maraîchers de petite surface en transition agroécologique. Au fil de ces deux années, plusieurs enseignements se sont ainsi imposés :

  • Travailler avec les acteurs locaux est essentiel. Les échanges avec des organisations d’aide alimentaire ont montré l’importance d’articuler les actions avec les structures communales. Certaines communes sont déjà actives dans ce domaine, mais cela reste encore trop rare.
  • Les CPAS sont des partenaires stratégiques. Présents dans chaque commune de Wallonie, les CPAS pourraient être des leviers puissants pour faire essaimer les initiatives.
  • Clarifier notre rôle. L’idée initiale de jouer un rôle d’incubateur d’initiatives s’est heurtée à une réalité de terrain : les bailleurs de fonds estiment déjà remplir cette fonction et attendent plutôt de nous des projets concrets et inspirants, prêts à être soutenus.
    Suite aux nombreuses rencontres ayant eu lieu dans le cadre de ces projets, aux enseignements de la phase pilote et aux résultats positifs qui en sont ressortis, Iles de Paix est passée à l’échelle supérieure. Ainsi, depuis janvier 2025, Mangu Sane a entamé une nouvelle phase de projet de trois ans en faisant naître un partenariat avec JADAC (Jardin D’À Côté)

Suite aux nombreuses rencontres ayant eu lieu dans le cadre de ces projets, aux enseignements de la phase pilote et aux résultats positifs qui en sont ressortis, Iles de Paix est passée à l’échelle supérieure. Ainsi, depuis janvier 2025, Mangu Sane a entamé une nouvelle phase de projet de trois ans en faisant naître un partenariat avec JADAC (Jardin
D’À Côté).

Trois projets sur les quatre sont arrivés à leur terme aujourd’hui. Si vous souhaitez plus de détails sur ces derniers, des analyses ont été publiées.

À travers le monde, nos projets visent à renforcer l’agriculture familiale, à soutenir les
producteurs locaux et à relocaliser les filières alimentaires. Ces initiatives répondent à
des réalités localement très différentes, mais convergent toutes vers un objectif commun : rendre l’alimentation accessible, durable et équitable, pour toutes et tous, puisqu’elle impacte directement la dignité humaine. Notre programme Mangu Sane a bénéficié de l’inspiration venue d’autres régions.

© Terry Roiseux

Par exemple, dans la région d’Umari, au Pérou, l’un des axes de nos programmes est le soutien aux Punto Verde : des espaces de commercialisation dédiés à la vente de produits issus de l’agriculture durable locale. Grâce à des activités de sensibilisation et de visibilité autour de ces produits, les consommatrices et consommateurs gagnent en connaissances concernant une alimentation de qualité.

À des milliers de kilomètres de là, à Fort Portal, en Ouganda, nos équipes travaillent
également sur les questions liées à l’accès à une alimentation de qualité. Découvrez le fruit de leur travail dans notre nouveau reportage « Kirungi »

Le « Jardin d’à Côté » (JADAC), c’est d’abord un projet de maraîchage bio, diversifié, sur une petite surface, mais c’est aussi …. beaucoup plus que cela ! En effet, son objectif est, via la production maraîchère, de créer un lieu de rencontre et de partage de savoirfaire autour de l’alimentation durable dans le centre urbain de Jambes. Car les terres jamboises ont une
longue tradition maraîchère : ces terres alluviales très riches ont été cultivées depuis des siècles pour nourrir leurs habitants. Et JADAC participe aujourd’hui à perpétuer cette activité ancrée au niveau local depuis des générations.

Depuis 2022, Pierre Bertiaux, l’initiateur de ce projet, cultive sur 0,7 hectare (exclusivement des « fonds de jardin » mis à disposition par les propriétaires) plus de 70 variétés différentes de légumes, en respectant le cahier des charges de l’agriculture biologique, et avec l’ambition de nourrir environ 200 personnes. L’idée est surtout que le projet productif soit approprié et « porté » par une petite communauté, appelée à s’agrandir afin de développer un modèle viable et durable dans le temps. Les légumes en vrac, tout droit sortis des potagers, sont mis à disposition dans les étalages présents sur place. Le système de vente en circuit court est organisé par abonnement annuel selon les principes de la « Communauté en Soutien à l’Agriculteur » ou CSA. Cette formule permet de soutenir directement les maraîchers. En engageant les mangeurs sur la durée, elle garantit un revenu stable au producteur et renforce la viabilité de l’activité. Le coût par an et par adulte s’élève à 520 € (soit 10 € par semaine pendant 52 semaines ; prix dégressif pour les jeunes de moins de 18 ans). Les membres abonnés viennent aux champs durant les heures d’ouverture, ils se servent à volonté en légumes autoproduits au rythme des saisons et en s’engageant à se limiter aux quantités qu’ils consommeront en frais. Sur l’étalage, des produits d’achat-revente sont également mis à disposition afin de compléter l’offre.

En plus de fournir des légumes frais et savoureux en plein coeur de Jambes, JADAC a aussi pour objectif de rassembler maraîchers, maraîchères, mangeurs et mangeuses autour des enjeux de l’alimentation locale, biologique et accessible. Cette proximité permet à
toute personne issue du milieu urbain, motorisée ou non, de soutenir un projet agricole professionnel, bio et de proximité, et de reprendre ainsi le contrôle sur une partie importante de son alimentation. JADAC se veut créateur d’un espace de convivialité en plein cœur de Jambes pour renouer les liens entre voisins, en proposant, par exemple, des ateliers de cuisine, des formations en jardinage, tout en incitant les mangeurs à venir prêter main-forte au jardin à leurs moments perdus (une excellente façon de lutter efficacement contre une autre difficulté criante de nos sociétés modernes : l’isolement !). Le projet souhaite ainsi renforcer les liens entre les membres de la communauté et les maraîchers. Ceci a d’autant plus d’importance que l’agriculture urbaine apporte aussi des réponses aux enjeux liés à l’alimentation durable. Elle remet des lieux nourriciers au coeur des lieux de vie et ré-ancre l’alimentation dans un terroir. Plus les mangeurs seront en contact avec la nature et la production agricole (ici maraîchère), plus ils développeront une conscience des enjeux de l’alimentation durable.

Le projet se situe donc au croisement entre différents enjeux capitaux : l’accès à une nourriture saine et de qualité, le soutien à l’agriculture paysanne et la préservation de systèmes de production résilients et écologiquement durables.

À la base, le projet JADAC compte environ une centaine d’abonnés fidèles. Préalablement à la collaboration avec Iles de Paix, Pierre avait lancé l’idée d’abonnements solidaires (abonnement majoré de 5€ supplémentaires par semaine pour certains, afin que d’autres, disposant de moins de moyens financiers, puissent également venir s’approvisionner en légumes frais). Malgré cela, à l’heure d’écrire ces lignes, peu de membres ont sollicité l’abonnement à prix réduit1. Il reste donc encore un nombre important d’éléments à explorer pour aborder la problématique dans toute sa complexité : la communication ciblée vers le public à proximité, une offre de produits adaptée aux habitudes alimentaires, des horaires compatibles, un dialogue encore à renforcer entre des mondes qui se sont peu rencontrés jusqu’à présent, etc. C’est donc ici qu’intervient le partenariat avec Iles de Paix pour faire connaître le projet au sein du quartier et tenter d’attirer les familles en situation de précarité à fréquenter ce lieu. Cela contribue aussi au brassage social recherché par le porteur de JADAC. Iles de Paix s’est donc engagée à financer, une partie de l’abonnement (car il est essentiel que les participants contribuent en proportion de leurs moyens, un principe de base cher à Iles de Paix) pour 40 familles (soit environ 80 à 100 abonnements en plus des 100 existants).

Nous avons rencontré de nombreux acteurs du quartier : CPAS, Ville, maison médicale, maison des jeunes, et surtout l’ASBL « Jambes Social et Culturel » qui gère pour le compte de la ville les deux maisons de quartier les plus proches du site maraîcher. En plus des campagnes d’affichage, de la distribution de flyers et de la présence active aux fêtes de quartier, l’information a donc aussi été transmise directement par les agents sociaux lors de leurs activités régulières. En collaboration avec la maison de l’alimentation durable de la ville de Namur, des ateliers culinaires ont également été organisés, précédés par la collecte des légumes qui allaient servir aux préparations, directement sur le site de JADAC. Plus récemment, un spectacle théâtral a été organisé sur le site, toujours dans l’idée de rassembler des familles du quartier dans ce lieu convivial.

Offrir des débouchés aux productions et promouvoir la commercialisation des légumes au plus grand nombre sont également une façon très concrète pour Iles de Paix de soutenir l’agriculture durable en Belgique ! Et ce second objectif est tout aussi important que le premier ! On sait en effet qu’il est très difficile de gagner décemment sa vie en pratiquant le maraîchage en Belgique2, notamment à cause de la concurrence de légumes produits à bas prix. Or, si on veut renforcer l’évolution des systèmes alimentaires, il est évidemment essentiel de soutenir des producteurs locaux, qui risquent de disparaître inexorablement si on laisse s’appliquer pleinement la stricte loi du marché. Ici encore, le contexte est indéniablement différent, mais la problématique est pourtant étrangement similaire à celle des autres pays d’intervention d’Iles de Paix.

La collaboration entre Iles de Paix et JADAC est une expérimentation à un niveau local (un quartier dans une commune). Bien que de petite ampleur, elle consiste à tester une équation jusqu’ici peu résolue : offrir à des familles qui en sont a priori écartées la possibilité d’y accéder tout en consolidant et pérennisant l’activité d’un producteur. Double impact sur la dignité des familles, qui pourront désormais choisir leurs légumes, rompre leur isolement et se sentir valorisées en participant à la « communauté des mangeurs », et sur le producteur qui devrait alors recevoir une rémunération à la fois garantie, sécurisée, et un tout petit peu plus en concordance avec les innombrables efforts fournis et les longues heures passées dans les serres de JADAC. Avec aussi l’espoir que si, cette expérimentation s’avère concluante, d’autres organisations pourront ensuite la consolider et la répliquer ailleurs, éventuellement à plus grande échelle. Alors, goutte d’eau dans l’océan ? Peut-être…

Mais ce projet est surtout une expérimentation qui nous met le pied à l’étrier en Belgique avec une intervention très concrète. Saluée avec enthousiasme par la plupart des structures actives dans le secteur, Mangu Sane offre enfin la possibilité d’affirmer qu’en Belgique aussi, il est possible de proposer des « modèles alternatifs de développement » qui prennent le contre-pied du système agricole dominant afin de contribuer au renforcement de l’un de nos systèmes alimentaires locaux. Enfin et surtout, ce projet constitue une incarnation parfaite d’un slogan cher à Iles de Paix : penser global, agir local.

1D’autres maraîchers connaissent une expérience similaire. A Rochefort, par exemple, l’un d’eux propose des paniers à prix libre, mais écoule 90% de sa production à Bruxelles, ne parvenant pas à stimuler la demande locale.

2Et par extension, presque toutes les activités agricoles – un métier pourtant si essentiel à toute activité humaine -, puisque les agriculteurs vivent presque essentiellement de subsides.


Ce dossier est tiré du numéro 148 du magazine Transitions.


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