Peut-on réellement nourrir le monde en relocalisant ?
Au 19e siècle, les empires coloniaux et la révolution industrielle transformèrent radicalement les systèmes agraires et alimentaires. Deux siècles plus tard, le bilan environnemental est lourd : pollution de l’air, de l’eau et des sols, déforestation et destruction de la biodiversité. De plus, ce qui a longtemps été considéré comme un progrès majeur n’a pas fait disparaitre l’insécurité alimentaire. Face à cette situation, un nouvel imaginaire présentant la relocalisation de l’alimentation comme la voie vers une alimentation saine et nutritive a émergé. Celui-ci permettrait la juste rémunération des personnes travaillant dans les fermes et renforcerait les liens sociaux, tout en favorisant la résilience face aux crises internationales. Mais la relocalisation a-t-elle réellement tous ces pouvoirs-là ?
Intriguée par cette question, Iles de Paix a cherché à y répondre dans le troisième numéro de la collection Phosphore. Transitions en a synthétisé les idées et les a mises en perspective avec deux exemples de terrain, en Bolivie et en Tanzanie.
Ce dossier est tiré du numéro 142 du magazine Transitions.

Mais qu’est-ce que la « relocalisation » de l’alimentation ? Il s’agit d’un phénomène temporel et géographique. L’idée n’est pas de faire un saut dans le passé et de revenir à une époque pré industrielle, puisque tout a changé depuis : l’environnement, les infrastructures, l’économie, les cultures… Son objectif est plutôt de se réapproprier les systèmes alimentaires à partir des territoires. Ce mouvement cherche une connexion au territoire, une valorisation de la production locale et la mise en place de réseaux de proximité. Il se distingue des chaines d’approvisionnement longues, composées de nombreux intermédiaires, encouragées par le libre échange du marché international. Il s’agit de passer d’une alimentation d’échelle globale à une échelle locale, via des circuits de commercialisation courts et de proximité ainsi que des réseaux locaux de production, de distribution et de vente. Exit les fraises de janvier qui ont parcouru des milliers de kilomètres et sont passées dans des centaines de mains avant de finir dans notre assiette. Welcome les pommes, les poires et les choux fraichement récoltés du champ.
Le tableau n’est pourtant pas si idyllique, car les obstacles à la relocalisation sont multiples.
De 2007 à 2016, par exemple, seulement 15% des fermes européennes écoulaient leurs
produits via de la vente directe. Pourquoi si peu ? Parmi les blocages, on trouve en premier
lieu la politique agricole commune de l’Union européenne (PAC), qui incite à l’agrandissement et l’intensification de la production. Cependant, plus elle est importante, plus il est difficile d’en écouler les volumes.
Une deuxième difficulté réside dans les politiques commerciales favorisant l’exportation
et le libre-échange. La concurrence n’est plus nationale, mais internationale. Puis viennent l’enseignement ainsi que les programmes de recherche qui privilégient l’agriculture industrielle et les circuits longs d’exportation. Enfin, la difficulté d’accès à la terre et au crédit rajoute une couche à cet environnement déjà peu favorable à la mise en place de systèmes agraires et alimentaires localisés. La combinaison de ces éléments fait disparaitre l’agriculture paysanne de nos paysages, comme ses connaissances et ses savoirs.
La relocalisation des systèmes agraires et alimentaires est pourtant présentée par ses
défenseurs comme LA solution pour nourrir l’ensemble de l’humanité tout en préservant
les écosystèmes (ce à quoi le système conventionnel agraire et alimentaire échoue).
Cette idée repose sur plusieurs postulats :
- Les produits vendus à travers les circuits courts et de proximité seraient plus sains et
nutritifs que les produits vendus en circuits longs. - Les circuits courts et de proximité renforceraient les liens sociaux.
- Le prix des produits vendus en circuits courts et de proximité serait plus juste que dans les circuits longs.
- Les circuits courts et de proximité seraient plus durables que les circuits longs.
- Les circuits courts et de proximité permettraient la résilience vis-à-vis des crises internationales.

1. Des aliments plus sains et nutritifs
Au sein des circuits courts de proximité, les produits les plus souvent recherchés
par les consommateurs et consommatrices sont les produits frais (fruits, légumes),
non transformés ou peu transformés (viande, produits laitiers), plus sains que des
produits ultra-transformés. Mais la qualité nutritionnelle d’un produit frais dépend
surtout du temps écoulé entre la récolte et le moment de la consommation, ainsi que du
type de traitements auxquels les aliments ont été exposés. Pour garantir la qualité
sanitaire et nutritive, une attention doit ainsi être portée à l’absence de traitements à base
d’intrants de synthèse (pesticides, fongicides, etc.), à l’environnement de production, de
transformation et de conservation, qui eux aussi doivent être sains.
2. Des liens sociaux renforcés
En plus de la motivation à consommer des produits sains, le public des points de vente directe y cherche aussi la proximité sociale et alimentaire. Du côté des productrices et producteurs, souvent invisibilisés dans le système conventionnel, ce sont également la reconnaissance et le respect de leur clientèle qui les encouragent. En plus de retrouver la fierté de leur métier, d’autres éléments motivent les agricultrices et les agriculteurs à créer du lien avec les consommatrices et les consommateurs, tels que : permettre l’accès à une alimentation saine et de qualité et créer une connexion avec la nature à travers leurs produits.
3. Un prix juste
S’il est évident qu’un revenu décent passe inévitablement par un prix correct de vente
non réparti entre plusieurs intermédiaires, la vente en circuits courts et de proximité ne
constitue cependant pas la garantie d’une juste rémunération des productrices et producteurs. Car pour fixer un prix, la plupart des points de vente de circuit court et de proximité se réfèrent aux prix du marché et non à leurs couts de production réels (qui ne sont, de toute manière, généralement pas connus avec exactitude, en ce qui concerne les fermes de petites surfaces). Ce mécanisme de fixation des prix répond notamment au souhait de ne pas proposer des prix irréalistes en comparaison avec les produits issus de systèmes de production conventionnels, puisque ceux-ci bénéficient de subventions publiques dont l’importance augmente en fonction de la taille de l’exploitation. Résoudre la question d’un prix rémunérateur décent est donc un sujet fondamentalement politique.
4. Une production écologique
L’agriculture a une responsabilité importante dans les dérèglements climatiques :
déforestation, destruction des puits carbones, recours à des engrais azotés, etc..
Mais les transports émettent moins de gaz que les activités agricoles mêmes ; dès lors,
raccourcir la distance entre la production et la consommation ne modifie pas massivement
les émissions. Cependant, les dynamiques d’import et d’export vont souvent de pair avec
les pratiques de monocultures intensives qui, elles, exercent une énorme pression
environnementale. Ainsi, les productions agricoles écoulées via des circuits courts
de proximité sont généralement favorables aux pratiques agricoles biologiques moins
préjudiciables à l’environnement.
5. Un système plus résilient

La pandémie du Covid-19 et la guerre en Ukraine ont souligné la fragilité du système alimentaire conventionnel. Ainsi, la relocalisation des systèmes de production et de vente permet, entre autres, d’éviter l’utilisation d’intrants agricoles dérivés de la pétrochimie au profit d’intrants organiques, de préférence produits localement. Cela permet aux fermes de s’autonomiser des fluctuations des prix du pétrole sur les marchés internationaux. De plus, la relocalisation permet de contourner la dépendance à l’importation de denrées alimentaires, si fragile lors de crises internationales.
Si la relocalisation de l’alimentation n’est pas en mesure, à elle seule, de répondre à tous les
enjeux de l’alimentation, les circuits courts et de proximité n’en sont pas moins indispensables. La relocalisation de notre alimentation, pour autant qu’elle soit articulée avec une reconfiguration économique et politique des systèmes alimentaires mondialisés, est l’une des clefs incontournables pour faire face aux défis globaux du 21e siècle, tant au niveau sociétal qu’environnemental.
En parler avec les jeunes

Pour aborder le sujet avec les enfants, commandez vite Le repas de fin d’année.
Pour parler de cette thématique en secondaire, téléchargez la fiche de cours Les circuits courts au Pérou.
Phosphore

La collection Phosphore est une série d’études réalisées par Iles de Paix, Humundi et Autre Terre. Elle a pour objectif de décrypter les systèmes alimentaires en prenant du recul sur un débat politique ou un enjeu contesté lié aux systèmes alimentaires.
Et sur le terrain ?
En Bolivie, une initiative de relocalisation de l’alimentation adaptée à la distribution en contexte urbain est née en pleine crise du Covid : la camionnette Bolsaludable. Celle-ci permet à des femmes de la zone Nord de Cochabamba d’écouler, en circuit court et au sein de leur ville, les légumes produits dans leur jardin.
Le principe est simple : sur un groupe WhatsApp dédié, les productrices informent les consommatrices et consommateurs des récoltes de la semaine le mardi. Une fois les commandes passées, elles les préparent pour le samedi, jour de prise en charge
par la camionnette. Les paniers sont alors soit livrés à domicile, soit acheminés et entreposés dans un magasin en ville, où les consommateurs et consommatrices viennent les récupérer. Entre une quarantaine et une cinquantaine de paniers sont ainsi distribués chaque semaine.
Les paniers Bolsaludable représentent une part non négligeable des revenus de ces productrices, dont beaucoup ont abandonné la production conventionnelle de fleurs, qui entraine des risques de cancer, pour se tourner vers un maraîchage agroécologique plus sain. Et même si leurs prix restent fortement alignés sur ceux du marché pour rester compétitifs, la réduction du nombre d’intermédiaires leur permet tout de même de gagner plus, tout en renforçant les liens sociaux. Tout d’abord, le lien social entre les productrices ellesmêmes, dans le travail collectif, mais également avec une dimension politique, lorsqu’elles abordent ensemble les problématiques qu’elles rencontrent quotidiennement. Et puis aussi le lien social avec les personnes qui consomment. Parce que même si le système de livraison en tant que tel ne se fait pas par chaque productrice, les occasions de se rencontrer sont nombreuses dans le quartier, au magasin, au restaurant Bolsaludable ou encore lors de visites organisées pour les consommateurs et consommatrices dans les potagers.

Aujourd’hui, la camionnette Bolsaludable appartient à la fondation locale AGRECOL (partenaire d’Iles de Paix en Bolivie) qui en assume tous les frais. L’initiative n’est donc pas encore tout à fait autonome, même si l’objectif à moyen terme est d’en transférer la propriété à l’organisation de productrices.
En Tanzanie, Iles de Paix et ses partenaires misent sur les vendeurs et vendeuses de rue comme opportunité, pour les producteurs et productrices agroécologiques, d’écouler leur production en circuit court aux 500 000 habitants de la ville la plus proche, Arusha. Comment ? En mettant en lien, d’une part, les personnes qui produisent localement et, d’autre part, les restaurants de rue ainsi que les « street vendors » dont on rencontre les échoppes un peu partout. Jusqu’à présent, on ne retrouvait généralement sur leurs étals que des produits conventionnels issus de grossistes, dans un contexte où la demande de produits sains est encore faible. Un important travail de sensibilisation et de marketing est donc en cours. Sensibilisation d’abord, pour déconstruire les idées reçues selon les lesquelles les fruits et légumes gros et brillants sont meilleurs pour la santé et pour que l’alimentation saine ne soit plus réservée à une frange privilégiée de la société. Marketing ensuite, pour donner de la visibilité aux vendeuses et vendeurs participants via des enseignes indiquant qu’ils proposent, notamment, des produits locaux, sains et bio.
Le renforcement des liens sociaux est également ciblé. Alors que les livraisons ont le plus souvent lieu sans que les personnes qui produisent et celles qui revendent n’aient besoin de se rencontrer (puisqu’ils ont recours à un système de livraison par taxi), des rencontres entre ces personnes sont organisées, pour échanger et donner à voir l’intérêt des produits agroécologiques et la manière dont ils sont cultivés.
Même si, là encore, les prix sont alignés sur ceux du marché conventionnel, le circuit de vente ne compte qu’un intermédiaire entre la production et la consommation. On peut donc imaginer que la marge bénéficiaire est plus intéressante pour les producteurs et productrices impliqués.
Le programme est encore à l’échelle de pilote, puisqu’on parle actuellement d’une vingtaine de vendeuses et vendeurs impliqués. Cependant, de plus en plus de consommateurs et consommatrices posent des questions sur les produits, leur origine, etc. La sensibilisation au sujet de la relocalisation commence donc à montrer ses effets.

Ce dossier est tiré du numéro 142 du magazine Transitions.