Réaliser le droit aux semences : l’expérience d’Iles de Paix en Tanzanie

Comment agir en faveur de la réalisation du droit aux semences ? L’expérience menée par Iles de Paix en Tanzanie est inspirante à ce niveau.

La Tanzanie est – tout comme le Bénin, l’Ouganda, le Pérou, le Luxembourg – l’un des pays qui a soutenu l’adoption de la Déclaration des droits des paysans à l’ONU. On observe néanmoins dans le pays un affaiblissement des systèmes semenciers paysans, au profit des semences industrielles.

En Tanzanie, deux formes de gestion des semences coexistent: l’une caractérisée de «formelle» et l’autre de «informelle» ou «traditionnelle». La gestion formelle des semences est extrêmement régulée: leur production et distribution sont aux mains d’acteurs privés industriels. La gestion «traditionnelle» utilise les connaissances et les compétences des agriculteurs locaux; ce qui n’est pas reconnu en tant que tel par les lois du pays.

Aujourd’hui, la majorité des agriculteurs tanzaniens ont dans leurs mains des semences provenant de ces deux filières, qui coexistent dans leurs champs. Les producteurs les utilisent en fonction des avantages qu’elles assurent : les semences industrielles sont appréciées pour leur productivité et les produits standardisés répondant bien aux attentes des consommateurs, qu’elles offrent ; les semences paysannes sont quant à elles davantage utilisées pour les cultures destinées à la consommation propre de la famille, et sont appréciées pour la qualité d’alimentation qu’elles fournissent, leur disponibilité, leur moindre cout et leur adaptation aux conditions climatiques et agroécologiques de la région. S’il n’y a pas de concurrence directe entre les différents types de semences, la large diffusion des semences industrielles pèse sur le développement et le maintien de la diversité des semences paysannes.

En 2014, la loi tanzanienne qui régit l’utilisation des semences a été modifiée, menant à une plus grande protection des intérêts des semenciers industriels. L’échange et la vente de semences paysannes sont désormais illégaux, criminalisant les pratiques traditionnelles des agriculteurs. Cette révision permet de créer un espace qui favorise les entreprises privées. Cette politique qui débouche sur une mise en avant des semences industrielles tend à rendre les paysans de plus en plus dépendants aux intrants chimiques nécessaires à leur production. Cette dépendance a des conséquences, notamment économiques, pour les agriculteurs sur petites surfaces, en les exposant à des risques élevés dans l’espoir d’un volume de production supérieur. Les conséquences se portent aussi sur la santé des consommateurs.

Et sur le terrain, ça donne quoi ?

Une évaluation de la situation a d’abord été réalisée auprès de producteurs mais également de spécialistes, afin de comprendre les tenants et aboutissants de la problématique et de pouvoir agir au mieux. L’étape de diagnostic a permis d’analyser les utilisations, les besoins et les attentes en semences des agriculteurs soutenus par Iles de Paix en Tanzanie. Les producteurs ont réfléchi et échangé entre eux sur les avantages et inconvénients qu’ils voyaient aux divers types de semences et à leur utilisation, ainsi que sur la place qu’elles occupent dans leur système de production. Ils ont pu aussi mieux connaitre le cadre juridique en vigueur sur les semences, et décider eux-mêmes des actions qu’il convenait de mener afin de renforcer leur droit.

Valoriser les semences et savoirs paysans

La première de ces actions a visé à mieux connaitre les semences utilisées localement, à les caractériser. Pour ce faire, une collaboration a été nouée avec la Banque Nationale des Semences, acteur qui dispose de la légitimité, de l’expertise et des équipements nécessaires. Pouvoir travailler en réseau avec les acteurs pertinents est un gage d’efficacité et de durabilité.
En 2020, une collecte de semences paysannes a eu lieu dans 8 villages. 35 variétés de semences de maïs et 45 de haricots ont été rassemblées. L’analyse en laboratoire de ces semences a permis d’établir que 70 % d’entre elles étaient viables et intéressantes. Parmi celles-ci, 10 variétés de maïs et 15 de haricots ont été sélectionnées en collaboration avec les paysans pour être testées sur des parcelles d’expérimentation, afin de mieux les connaitre et d’établir leur « fiche d’identité » précise. Les résultats de ces analyses et expérimentations ont permis de mettre à jour des variétés locales prometteuses, tant d’un point de vue agronomique (rendements, résistance, adaptabilité, etc.) que d’alimentation (gout, nutrition, etc.)

Des banques de semences communautaires ont alors été mises sur pied dans 8 villages du district de Karatu où Iles de Paix intervient. Une banque de semences est un stock où les différentes variétés sont conservées et exposées. Le producteur qui désire utiliser ou reproduire une semence peut y acheter des échantillons et trouver les informations nécessaires auprès des autres agriculteurs. Les producteurs gèrent eux-mêmes leur stock, avec un appui apporté par Iles de Paix et ses partenaires. Il n’y a pas de manière unique de gérer une banque de semences : chacune fonctionne avec des règles qui lui sont propres, et que les producteurs ont définies ensemble.

Les banques de semences communautaires garantissent aux agricultrices et agriculteurs l’accès à des semences locales de qualité et abordables, dont l’utilisation a des impacts concrets sur la qualité de leur alimentation et de celle des consommateurs. Elles renforcent leur autonomie, en réduisant leur dépendance à des semences industrielles dont la disponibilité en quantité et au moment opportun n’est pas toujours garantie. Promouvoir ces semences paysannes permet également de valoriser les connaissances locales et le travail des agricultrices et agriculteurs.

Mobiliser les consommateurs et faire résonner l’expérience jusqu’aux oreilles du gouvernement

Les résultats obtenus par les agricultrices et agriculteurs responsables des banques de semences ont été communiqués auprès des consommateurs mais également des autorités locales et nationales. De nombreuses activités de sensibilisation autour de la question des semences paysannes – comme des foires, des conférences ou des émissions de radio – ont été organisées. Ces actions permettent de faire évoluer les mentalités tant chez les producteurs que chez les consommateurs. Ces derniers, habitués aux produits standardisés issus des semences industrielles, doivent redécouvrir les atouts des variétés paysannes et de leur diversité. Les moments de rencontre avec des consommateurs et des représentants officiels sont aussi l’occasion de valoriser les compétences et la qualité du travail des paysannes et paysans. Ces échanges très riches sont porteurs de sens pour les visiteurs et améliorent l’estime que les producteurs ont d’eux-mêmes et de leur travail.

La fierté d’être paysan, de présenter ses semences aux élus et la reconnaissance de ses savoirs sont eux aussi des éléments essentiels ! Toutes ces actions ont des résultats notables au niveau local pour les familles de Karatu. Faire rayonner les apprentissages qui en sont issus au niveau national permet d’élargir leur intérêt, au bénéfice de tous les paysans et paysannes. Iles de Paix et ses partenaires se sont dès lors associés à divers niveaux et avec différents acteurs afin d’agir de manière articulée pour sensibiliser d’autres personnes et défendre certaines positions de plaidoyer auprès du gouvernement et des services agricoles.


Envie d’en savoir plus ? Lisez notre dossier sur le droit aux semences dans notre dernier numéro du Transitons !

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