Sécurité alimentaire et guerre en Ukraine : ne pas succomber à l’injonction productiviste

Analyse Iles de Paix, François Grenade, 5 mai 2022.

Avec l’invasion russe en Ukraine, une crise aigüe de sécurité alimentaire liée à l’explosion des prix s’ajoute à la crise chronique qui condamnait, déjà avant cette guerre, une personne sur dix dans le monde à souffrir de la faim. Comme à chaque tension sur les marchés de denrées alimentaires, le premier réflexe est de vouloir produire plus, car il faut « nourrir le monde ». Une fuite en avant productiviste qui grève nos capacités à réduire la faim, aujourd’hui et demain. 

Une vision étriquée de la sécurité alimentaire

Qu’il s’agisse de la faim silencieuse et chronique, majoritaire, dont on ne parle que trop peu, ou d’une crise d’augmentation des prix des denrées de base, comme ce fut le cas en 2008 et à nouveau aujourd’hui, la réponse politique est souvent la même : produisons plus.

Dans le baromètre des agricultures familiales de 2018, nous avions analysé comment les débats internationaux au lendemain des émeutes de la faim de 2008 s’étaient rapidement orientés vers la question de comment nourrir le monde en 2050, comment nourrir 10 milliards d’êtres humains. Cette crise n’était pourtant en rien liée au manque de denrées alimentaires au niveau global. Cette formulation du problème, nourrir le monde en 2050, n’est pas neutre : elle appelle une réponse productiviste. Pour influencer un débat, rien de tel que de pouvoir le cadrer : c’est le tour de force qu’avaient réussi à réaliser les défenseurs du modèle agro-industriel.

Aujourd’hui encore avec l’invasion de l’Ukraine par la Russie, alors qu’il n’y a pas à court terme de problème de disponibilité, autrement dit que nous disposons de suffisamment de nourriture, ce discours cherche encore à s’imposer: libérons la production de toute contrainte, ou risquons la famine[1] !

En réalité, cela fait 40 ans, depuis 1981, que la disponibilité globale de calories par habitant excède les besoins[2], il y a donc aujourd’hui plus que ce qui est nécessaire pour nourrir l’ensemble des habitants de notre planète. Pourtant, la faim touche une personne sur dix. Pour assurer la sécurité alimentaire et le droit à l’alimentation, il ne suffit pas de produire suffisamment de denrées, il faut aussi que l’ensemble des êtres humains aient accès à cette nourriture produite, un accès physique mais aussi, surtout, un accès financier. C’est là que réside le problème principal de la sécurité alimentaire : l’accessibilité financière à l’alimentation. Le principal problème est donc un problème d’extrême pauvreté, et d’inégalités croissantes.

Pour assurer la sécurité alimentaire, il faut également pouvoir garantir une stabilité de l’approvisionnement, or les perturbations liées à l’épidémie de Covid-19 et l’invasion russe en Ukraine ont démontré, à deux reprises, la fragilité et la vulnérabilité de nos systèmes alimentaires[3].

Un marché alimentaire globalisé, dérégulé et spécialisé         

La dernière vague de mondialisation a amplifié le mouvement de spécialisation internationale des systèmes alimentaires : produire ce qu’on fait le mieux, là où on dispose d’avantages comparatifs, et acheter le reste sur les marchés internationaux. Dans le même temps, la plupart des systèmes de régulation de l’offre – comme les stocks publics[4] – , de stabilisation des prix et de protection aux frontières ont été démantelés sur l’autel du libre-échange et de la concurrence internationale. Dans les pays du Sud, les financements, souvent faibles, accordés à l’agriculture se sont focalisés sur l’insertion des agricultures dans les chaines de valeur internationales, tout en veillant à garantir des importations de denrées à bas prix pour garantir la paix sociale[5]. Tout cela a créé une forte dépendance à des marchés internationaux volatils et a affaibli la souveraineté alimentaire[6].

En conséquence, les agricultures familiales à travers le monde ont été livrées à une concurrence internationale souvent déloyale car mettant en concurrence des systèmes inégalement subventionnés. Ces paysanneries se sont paupérisées. Dans ce tableau, les exportations issues de pays riches, subventionnant lourdement leur agriculture comme l’Europe, sont loin de combattre l’insécurité alimentaire puisque le dumping qu’elles créent sur les marchés locaux participent à un affaiblissement des paysanneries, qui sont les premières à souffrir de la faim. Dans de nombreux cas, nos exportations ne nourrissent donc pas le monde, elles l’affament.

Une agriculture fossile

Bien avant l’agression russe, les principales commodités agricoles étaient déjà à la hausse. C’est l’addition de différents facteurs : la pandémie a perturbé certaines chaines de valeur, et la reprise économique post-pandémie a quant à elle créé une forte demande sur les marchés de l’énergie, dont notre agriculture dépend largement. De surcroit, les changements climatiques ont également renforcé cette tendance haussière car des régions entières ont été confrontées à des conditions climatiques extrêmes (par exemple l’Afrique de l’Est).

C’est dans ce cadre qu’advient l’invasion russe en Ukraine, confrontation entre deux poids lourds des exportations alimentaires de blé, de maïs, d’orge mais aussi de colza et de tournesol, elle amène les cours des denrées alimentaires à des niveaux record, créant des nouvelles menaces pour la sécurité alimentaire. Mais cette guerre crée également des tensions sur le marché des engrais, dont la Russie est le premier exportateur[7]. La Russie fournit également la principale matière première de production des engrais azotés : le gaz naturel, qui peut représenter jusqu’à 80% de son coût de fabrication. Dans les conditions actuelles, le prix des engrais et même la capacité d’approvisionnement en engrais vont être des facteurs très limitants pour les saisons à venir.

Notre agriculture est donc extrêmement dépendante d’une énergie fossile qui la détruit à petit feu, via les changements climatiques. Dans ce contexte, inciter à produire plus de nourriture sans remise en cause du modèle de production ne résout rien et ne renforce pas notre autonomie car cela aura pour effet d’augmenter notre dépendance aux énergies fossiles, et particulièrement au gaz naturel et à ses pays producteurs.

De plus, si les rendements des céréales plafonnent, ce n’est pas tant dû aux fameuses contraintes environnementales qui saborderaient nos capacités à nourrir le monde. C’est au contraire l’effet conjugué des changements climatiques, du déclin des pollinisateurs et de la dégradation des sols[8], tous des phénomènes liés aux pratiques agro-industrielles. Nos systèmes alimentaires ne sont donc pas en ordre de marche pour affronter les défis de ce siècle, notamment s’affranchir des énergies fossiles, restaurer les écosystèmes et s’adapter aux changements climatiques en cours. Les appels à produire plus sans prise en compte des limites environnementales sont une fuite en avant.

Produire plus pour nourrir le monde ? Ou pour nourrir du bétail ? Ou pour remplir nos réservoirs ?

L’injonction productiviste ne mentionne jamais à quoi sert notre agriculture, ce que nous faisons des calories produites par l’agriculture. Tout ne finit pas dans les estomacs humains, loin de là. Ainsi, en Wallonie, 46% des céréales produites servent à nourrir les animaux, tandis que 30% servent à produire des agrocarburants, plus de trois quarts des céréales wallonnes ne servent donc pas à nourrir les humains[9].

Au niveau européen, nourrir les bêtes mobilise deux tiers des céréales produites. Si on inclut également l’ensemble des productions fourragères destinées à l’alimentation animale, trois quarts de la surface agricole européenne sont destinés à l’élevage. Et l’Europe importe encore l’équivalent de 20% de notre surface agricole en soja pour satisfaire notre consommation de produits animaux[10], contribuant ainsi à la déforestation.

Cette question de l’usage des calories produites avait également été abordée dans le baromètre des agricultures familiales 2018, il concluait qu’au niveau mondial, 57,4% des calories produites n’étaient pas disponibles pour l’alimentation humaine. Alimentation animale, agrocarburants, pertes et gaspillage, pour réduire les tensions induites par la guerre en Ukraine sur les marchés agricoles, il y a donc un large réservoir de calories dans lequel nous pouvons aller puiser pour assurer la disponibilité alimentaire sans remettre en cause les indispensables transformations de nos systèmes de production.

Répondre à l’urgence, en maintenant le cap

Cette nouvelle crise appelle des réponses urgentes à ne pas négliger : soutenir les programmes d’aide alimentaire d’urgence, soutenir les pays pauvres et très endettés à déployer des mécanismes permettant de garantir l’accès à l’alimentation des plus vulnérables, soutenir les pays particulièrement dépendants des denrées russes et ukrainiennes.

Elle appelle aussi des réponses à long terme, mais celles-ci doivent s’attaquer aux enjeux globaux qui maintiennent nos systèmes alimentaires dans une crise permanente : sous-alimentation chronique, pauvreté rurale, inégalités, dépendance à des marchés alimentaires internationaux dérégulés, dépendance aux fossiles, changements climatiques, dégradation des terres, perte de biodiversité… Succomber aux sirènes de l’injonction productiviste, c’est mettre la complexité de ces enjeux sous le tapis au profit d’un simplisme, c’est nier l’impérieuse nécessité d’une transformation profonde de nos systèmes alimentaires.

La résilience doit être au cœur de cette réponse à long terme. Renforcer la résilience implique de protéger et soutenir les capacités de productions locales vivrières, de diversifier cette production et de développer les marchés territoriaux. Renforcer la résilience implique d’investir dans l’agroécologie, qui ne repose pas sur des pratiques et intrants nocifs, qui est moins vulnérable aux fluctuations de prix de l’énergie et aux perturbations d’approvisionnement, résiste mieux aux effets des changements climatiques et a des effets positifs démontrés sur la sécurité alimentaire.

Pour accompagner ces changements profonds qui vont soutenir les agricultures familiales, des mécanismes de transparence et de régulation des prix sur les marchés internationaux doivent être renforcés pour limiter la volatilité, enrayer la spéculation et limiter le pouvoir des quelques multinationales spécialisées dans le négoce international des denrées. Des mécanismes de protection sociale doivent également être développés sur le long terme pour permettre aux plus vulnérables, notamment les pauvres urbains de bénéficier d’un accès à une alimentation saine et nutritive.

Enfin, des politiques ambitieuses doivent également être développées pour limiter la pression exercée par la consommation de produits animaux et d’agrocarburants sur les terres, et sur la sécurité alimentaire. En d’autres mots, diminuer la consommation de viande est une nécessité, tout comme stopper la production d’agrocarburants de première génération. Pour garantir la sécurité alimentaire, nous ne pouvons laisser aux seules règles du marché le loisir de décider qui, entre estomac humain, estomac de bétail et réservoir de voiture, va bénéficier des calories produites.


[1] « Ne laissons pas la place au lobby vert, au lobby de la faim dans le monde » a ainsi déclaré Christiane Lambert, présidente du puissant syndicat agricole français FNSEA et européen Copa-Cogeca. https://www.lemonde.fr/planete/article/2022/04/01/la-souverainete-alimentaire-a-l-epreuve-de-la-guerre-en-ukraine_6120050_3244.html

[2] Eve Fouilleux, Nicolas Bricas, Arlène Alpha (2017), « Feeding 9 billion people’: global food security debates and the productionist trap » Journal of European Public Policy, 24:11, 1658-1677.

[3] Pour être complet, la sécurité alimentaire repose sur six piliers : disponibilité, accès, stabilité, usage, agentivité, durabilité. Voir : https://www.fao.org/cfs/cfs-hlpe/news-archive/detail/en/c/1506439/

[4] Ainsi, en Afrique de l’Ouest, les stocks existants n’assurent que 29 jours de couverture, toutes céréales confondues (https://www.avsf.org/public/posts/2688/ukraine_securite_alimentaire_avsf-gi_220422.pdf).

[5] Cette orientation politique doit cependant être relativisée par le maintien d’une agriculture vivrière et diversifiée, qui continue à nourrir majoritairement les populations, mais qui est profondément pauvre et peu soutenue. Elle doit aussi être relativisée par une prise de conscience de nombreux pays en développement de l’importance stratégique des stocks publics depuis une quinzaine d’année : ces stocks ont en effet doublé entre 2005 et 2021 (IPES-Food, Another perfect storm ?, 2022).

[6] Face aux nombreux galvaudages de ce terme, il est bon de rappeler son sens : la souveraineté alimentaire est le droit des peuples de décider de la nourriture qu’ils produisent et qu’ils consomment, sans mettre en difficulté la souveraineté alimentaire des autres peuples.

[7] https://christiandeperthuis.fr/2022/04/12/les-impacts-de-la-guerre-en-ukraine-sur-les-marches-agricoles-et-la-securite-alimentaire/

[8] https://www.iddri.org/fr/publications-et-evenements/billet-de-blog/guerre-en-ukraine-quelles-implications-pour-leurope-face

[9] https://www.ln24.be/2022-04-01/il-ny-pas-de-risque-de-famine-en-belgique

[10] Poux X., Aubert P., Demain, une Europe agroécologique, 2021.

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