Un mois sans supermarché : le défi qui bouscule la grande distribution
Un mois entier sans mettre les pieds dans un supermarché : c’est le défi que nous proposent de relever, en avril, Oxfam-Magasins du monde, ConsomAction et le collectif 5C. Pourquoi se lancer un tel défi ? Le modèle des supermarchés repose sur un principe : vendre en masse et à bas prix. L’augmentation de leur nombre, atteignant aujourd’hui 3 556 magasins en Belgique, a intensifié la concurrence entre enseignes. Pour rester compétitives, ces dernières sont contraintes de réduire toujours plus leurs coûts. Cette quête des « meilleurs prix » se fait notamment au détriment de la qualité des produits et des agriculteurs belges et étrangers avec un risque sur la rétribution juste de leur travail. Les revendications des manifestations de 2024 sont claires : les agriculteurs refusent de continuer à travailler sans garantie de revenu décent, alors que leurs coûts explosent.
Si les supermarchés dominent les achats alimentaires des ménages belges, le mois sans supermarché nous rappelle cependant un essentiel : des choix existent. Par exemple, en soutenant des commerces alternatifs, ou en choisissant des produits durables et engagés dans nos supermarchés.
Ce dossier est tiré du numéro 146 du magazine Transitions.

Une diversité d’alternatives où chacun peut trouver celles qui lui correspondent
Magasins à la ferme, petites épiceries ou marchés de quartier, commerces de proximité, magasins biologiques, e-commerce de produits locaux, magasins de vrac, paniers de légumes, coopératives agricoles, potagers partagés, initiatives du commerce équitable, etc. : il existe une multitude d’options alternatives.
Chacune de ces alternatives présente des bénéfices environnementaux et socio économiques spécifiques. Elles respectent les consommateurs, consommatrices, les producteurs, productrices et le vivant. La majorité d’entre elles privilégie les produits locaux et de saison, ce qui permet de réduire la pollution causée par des méthodes de production énergivores, comme la culture sous serre chauffée en hiver. Elles participent également à limiter la pollution liée au transport et au suremballage. Elles s’opposent à un système dominé par des multinationales, responsables d’importantes émissions de gaz à effet de serre, de la destruction de la biodiversité et de nombreuses injustices sociales et économiques. Contrairement aux idées reçues et aux slogans des supermarchés, les alternatives durables ne sont pas forcément toutes moins pratiques ou plus coûteuses.
Au plus proche de chez vous
Le choix d’alternatives aux supermarchés s’inscrit dans une logique de proximité. C’est ça qui leur permet de se révéler pratiques au quotidien. Une ferme disposant d’un magasin constitue souvent une excellente option pour des produits de saison en milieu rural. En milieu urbain aussi, il existe des solutions : à Bruxelles, on peut retrouver les magasins Barn, tandis que dans la région de Liège, un réseau de points de vente est disponible avec Al’Binète, les Petits producteurs, Oufticcop, La ferme à l’Arbre et d’autres. Les coopératives agricoles telles qu’Agricovert à Gembloux, jouent également un rôle clé en proposant des produits locaux et biologiques à travers plusieurs lieux de dépôts. VRAC Bruxelles (Vers un Réseau d’Achat en Commun) propose des produits de consommation courante (alimentation, hygiène, entretien, etc.) de qualité (bio, local, vrac) à prix coûtant, tout en ciblant particulièrement les personnes disposant de revenus limités.
Malgré ces options de proximité, l’accessibilité reste un frein important. Les supermarchés traditionnels continuent de séduire par un large assortiment de produits regroupés sous un même toit, des horaires étendus et des emplacements stratégiques. En comparaison, les alternatives sont parfois perçues comme complexes à intégrer au quotidien, notamment en raison de la nécessité de multiplier les points d’achat. La popularité croissante des services de courses en ligne pourrait représenter une solution efficace pour alléger cette charge mentale. Des études montrent que de plus en plus de consommateurs privilégient effectivement les commandes en ligne pour leurs courses, une tendance déjà bien établie aux Pays-Bas et en France. Cependant, ce développement de l’ecommerce ne profite pas toujours aux producteurs. De nombreux opérateurs économiques exploitent leur faible pouvoir de négociation pour imposer des prix bas et maximiser leurs marges.
La bonne nouvelle, c’est que des alternatives d’ecommerce durable tirent actuellement leur épingle du jeu. La Coopérative Paysans-Artisans (Namur) propose par exemple une plateforme dédiée à l’achat en ligne et à la livraison de produits locaux et majoritairement bio. De plus, les prix y sont fixés par les producteurs. eFarmz propose un service similaire. De nombreuses alternatives citées ci-dessus, comme la coopérative Agricovert ou Cocoricoop dans le Condroz, offrent également la possibilité de passer des commandes en ligne avec un système de collecte sur place, rendant ainsi ces options vraiment pratiques. Toutefois, cette digitalisation croissante risque d’accentuer la fracture numérique et de priver certains publics, moins à l’aise avec ces outils technologiques, d’un accès à ces solutions.

Le prix juste
Acheter local, bio ou équitable, c’est faire un choix de société. Ces produits peuvent garantir une rémunération juste aux producteurs ou reposer sur des pratiques agricoles respectueuses de la nature, mais souvent plus exigeantes en temps et en argent que les méthodes conventionnelles. Oui, ils peuvent parfois être plus chers que les produits de la grande distribution.
Mais derrière cette différence de prix se cachent des bénéfices immenses : un impact positif sur la société, l’environnement et notre avenir à long terme. Le prix des alternatives varie selon plusieurs facteurs : promotions, origine des produits ou saisonnalité. Ils ne sont donc pas toujours plus chers, et l’étude de Biowallonie qui a creusé cette question du prix montre que la différence de coût d’un panier moyen bio est presque inexistante entre un magasin bio ou vrac et la grande distribution : 101,6 € en grande ou moyenne surface contre 103 € en magasin bio ou vrac. Au-delà de l’aspect pratique et du coût, de nombreuses personnes ne se tournent pas vers des alternatives plus durables, non par manque d’intérêt, mais bien souvent par méconnaissance de leur existence. Des outils comme l’application belge « Je cuisine local » ou encore la liste des magasins proposant des produits en vrac établie par Ecoconso contribuent à les faire connaître.
C’est là aussi tout l’objectif du Mois sans supermarché : ouvrir les horizons, faire découvrir des alternatives plus durables et encourager chacun à sortir de ses habitudes de consommation.
En privilégiant ces différentes alternatives, non seulement nous les soutenons, mais nous envoyons aussi un message aux supermarchés : il est temps d’évoluer et de développer une offre plus respectueuse des producteurs, des droits humains, de la santé publique et de l’environnement. L’objectif est clair : dépasser une vision uniquement centrée sur le prix pour adopter une approche qui valorise également les producteurs, et l’environnement. Ceci est d’autant plus crucial dans un contexte où les droits des paysans sont directement menacés par la baisse des budgets de la Politique Agricole Commune, l’accord UE-Mercosur et l’accaparement des terres, tandis que les agro-industries continuent d’augmenter les prix de leurs produits transformés, sans pour autant mieux rémunérer les producteurs.

Iles de Paix soutient Cultureghem et VRAC dans le cadre du projet pilote Mangu Sane
VRAC favorise le développement de groupements d’achats dans des quartiers populaires
ou sur des campus universitaires. Son objectif ? Permettre à ses membres de mutualiser leurs commandes de denrées de qualité pour brasser de gros volumes et, ainsi, faire baisser les prix tout en garantissant une rémunération juste aux fermes, en grande partie, belges. Dans le cadre du projet pilote Mangu Sane, Iles de Paix a soutenu Cultureghem pour aller un pas plus loin en proposant des activités de sensibilisation aux bénévoles de l’association anderlechtoise.
Pour découvrir les leçons de ce projet et réfléchir aux enjeux rencontrés, lisez l’analyse d’Iles de Paix « Tisser des liens et prendre soin de soi » (Octobre 2024)
Santé publique et environnement : les supermarchés peuvent et doivent mieux faire
L’influence du monopole des supermarchés sur les achats alimentaires des ménages belges est vaste. Les pratiques commerciales des grandes enseignes favorisent la surconsommation et encouragent l’achat de produits importés et ultra-transformés, tout en générant une quantité importante de déchets plastiques. Une étude belge menée sur 55 supermarchés flamands révèle que 73,5 % des produits proposés sont mauvais pour la santé. Les consommateurs sont généralement incités à acheter des produits alimentaires malsains plutôt que sains. De plus, les supermarchés situés dans les zones à faibles revenus présentent des environnements alimentaires encore moins sains que ceux situés dans les zones à revenu moyen ou élevé.
Face à ces nombreux enjeux sociétaux et environnementaux, les supermarchés commencent toutefois à évoluer pour répondre aux attentes croissantes des citoyens en matière de durabilité. Nos choix de consommation sont scrutés de près par les enseignes, qui adaptent leurs stratégies pour mieux s’aligner sur ces attentes et continuer à capter la clientèle. En réduisant et en modifiant leur assortiment, en repensant l’aménagement de leurs magasins ou en lançant des initiatives ciblées, ils commencent à offrir finalement à leurs clients la possibilité de faire des choix plus responsables.
Certains supermarchés mettent en avant des produits en vrac, bio, recyclables et locaux. Cependant, cette offre reste souvent opaque, rendant difficile la distinction entre de réelles démarches durables et le greenwashing. Dans quelle mesure les producteurs mis en avant dans la communication des enseignes sont-ils réellement libres de fixer leurs prix ? Le vrac proposé en rayon est-il réellement livré en vrac ? Les produits dits « équitables » proviennent-ils réellement de filières contrôlées et éthiques ? Malgré ces limites, ces changements ont le mérite de faire évoluer les mentalités et d’amorcer la mise en place de processus de commercialisation, stockage, présentations, etc. alternatifs aux pratiques habituelles de la grande distribution.

La standardisation des emballages réutilisables est l’une de ces initiatives ciblées. Colruyt Group, Carrefour, Delhaize, Lidl, Aldi et Albert Heijn se sont associés au sein de la Reusable Packaging Coalition pour réduire les déchets d’emballages. Dès mi-2025, des bacs réutilisables pour champignons seront introduits, lavés industriellement et réutilisés par les producteurs. Les Mousquetaires, en France, ont cessé de vendre des fraises et des cerises en hiver pour encourager une consommation de produits de saison.
Certains supermarchés mettent en place des scores environnementaux pour mieux informer leurs clients, comme l’Ecoscore. Toutefois, ce dispositif est critiqué pour son manque de prise en compte des dommages à la biodiversité et de l’impact des pesticides. Alors que Lidl et Carrefour ont abandonné ce projet, Colruyt continue de le développer, malgré les défis liés à l’accès aux données des fournisseurs. Comme le souligne Jo Willemyns, de Colruyt : « Cela nous coûte plus de temps et d’efforts que prévu pour obtenir ces informations ». Pour que ces scores puissent réellement informer les citoyens de manière complète et fiable, des efforts supplémentaires sont nécessaires, notamment pour garantir une collecte et une transparence accrues.
Ces initiatives amorcent un mouvement vers plus de conscience environnementale et de santé publique, mais elles doivent encore être amplifiées. Des campagnes comme Un mois sans supermarché soulignent ainsi l’urgence d’accélérer la transition vers des pratiques plus durables dans la grande distribution.
Les supermarchés à la merci des grandes marques agroalimentaires ?
Certains supermarchés prétendent que, malgré l’augmentation continue de leurs prix, leurs revenus n’augmentent pas. Ils affirment que ce sont surtout les grandes marques qui profiteraient de cette inflation. Les multinationales de l’agroalimentaire sont effectivement tout aussi responsables des nombreuses conséquences environnementales et sociétales de notre modèle alimentaire.
Face à cette dépendance, les supermarchés disposent néanmoins d’une certaine marge de manœuvre grâce à leurs marques propres. En développant ces produits, ils pourraient, par exemple, proposer des alternatives sans huile de palme ou issues de filières équitables, tout en maîtrisant leurs coûts.
Un mois sans supermarché ne permet donc pas seulement de découvrir des alternatives, notamment, locales et durables, mais aussi de faire pression sur les géants de l’agroalimentaire pour qu’ils repensent leurs pratiques et assument leurs responsabilités.

Le guide de survie sans supermarché de ConsomAction, Oxfam-Magasins du monde et Collectif 5C. Vous le retrouverez en ligne avec une multitude de conseils et une bonne dose d’humour pour relever ce défi.
www.moissanssupermarche.be

Grande distribution et gaspillage alimentaire : c’est l’aide alimentaire qui trinque
Les supermarchés génèrent un gaspillage que la société ne peut se permettre. Ce gaspillage est dû à la quête de rayons toujours remplis et des gammes de produits surdimensionnées, combinées à des dates limites de consommation trop courtes. En tant que citoyen, nous renforçons ce gaspillage en demandant des rayons abondants et des produits visuellement « parfaits ». À cela s’ajoute l’incertitude des ventes, influencée par des facteurs imprévisibles comme la météo. Une pluie imprévue lors d’un week-end du 21 juillet ? Les viandes destinées aux barbecues finiront dans les bennes dès le lendemain. Malgré les progrès des modèles de prévision, ces dynamiques combinées continuent de créer du gaspillage.
Jusqu’il y a peu, ce surplus alimentaire était redirigé vers les banques alimentaires, essentielles pour répondre aux besoins d’un nombre croissant de personnes dépendantes de cette aide. Mais l’essor d’entreprises comme Too Good To Go ou le Happy Hours Market a modifié cette dynamique. Ces produits sont désormais en partie revendus à bas prix aux citoyens. Par exemple, dans certaines boulangeries partenaires de Too Good To Go, les paniers sont pré-remplis, ce qui empêche les consommateurs de choisir. Résultat : des aliments parfois mal adaptés aux besoins, aux goûts ou en trop grandes quantités, comme dix croissants d’un coup. Chez Happy Hour Market ce sont les achats impulsifs, dus aux bas coûts, qui créeront du gaspillage. Ces organisations ne réduisent donc pas réellement le gaspillage, contrairement à leurs affirmations : elles le déplacent simplement des supermarchés vers les citoyens. D’autant que les aliments qu’elles revendent aujourd’hui étaient auparavant en majorité redistribués à des associations d’aide alimentaire et n’étaient donc pas toujours gaspillés.
Certaines enseignes telles que Colruyt continuent de distribuer de manière conséquente leurs produits aux banques alimentaires. Cela permet de répondre aux besoins immédiats. D’autres enseignes, comme Lidl, ont pris d’autres initiatives en faisant des dons financiers aux banques alimentaires. Cela offre à ces dernières une plus grande latitude pour acheter des produits nécessaires et de bonne qualité. Dans un monde idéal, la grande distribution ne produirait pas de gaspillage, et l’aide alimentaire serait inutile, car chacun aurait accès à une alimentation digne et suffisante.
« Le mois sans supermarché » montre que des alternatives environnementalement et socialement plus responsables existent et que la transition vers une consommation plus durable est à notre portée. Si certaines initiatives dans la grande distribution vont dans le bon sens, elles restent marginales face à l’urgence écologique et sociale. Amplifier ces alternatives et réorienter le modèle des supermarchés vers des pratiques respectueuses des producteurs, de l’environnement et des droits humains est une nécessité. Ce défi nous rappelle que nous avons le pouvoir de transformer nos habitudes, de soutenir des circuits plus vertueux et d’exiger des changements structurels dans la grande distribution.
Toutes les références utilisées dans le cadre de la rédaction de ce dossier sont consultables ici

Ce dossier est tiré du numéro 146 du magazine Transitions.