L’alimentation durable, un vecteur de stabilité géopolitique ?

L’alimentation ne se limite pas à la production et à la consommation de nourriture. Dans un contexte international marqué par la croissance de la population, les changements climatiques et de nombreuses tensions géopolitiques, la sécurité alimentaire devient un enjeu stratégique majeur. L’accès équitable aux ressources agricoles, la résilience des chaines de production et d’approvisionnement ainsi que la durabilité des pratiques agricoles influencent directement la paix sociale et les relations internationales. Lorsque ces systèmes sont fragilisés, cela se traduit par des migrations massives, des conflits pour l’accès à l’eau et aux terres ainsi qu’une instabilité économique qui peut fragiliser des régions entières. Soutenir des systèmes alimentaires résilients et durables, c’est donc saisir l’un des leviers essentiels pour prévenir les crises et construire un avenir plus sûr et équilibré.

Iles de Paix inscrit cette ambition dans une vision centrée sur la dignité, les droits humains et la préservation de notre environnement. En agissant avec les citoyens et des partenaires locaux, Iles de Paix soutient des systèmes alimentaires durables et renforce la résilience des familles paysannes.

Ce dossier explore comment des approches intégrées en faveur de l’alimentation responsable et des leviers tels que l’éducation, l’inclusion familiale et la participation citoyenne peuvent renforcer le « vivre ensemble » tout en ouvrant des perspectives de paix durable.


Ce dossier est tiré du numéro 150 du magazine Transitions.


Conflits et instabilité : quand les urgences humanitaires s’inscrivent dans la durée

Les longues crises humanitaires sont des situations complexes, souvent marquées par des conflits, des déplacements massifs, des chocs climatiques et des fragilités socio-économiques. Tout cela engendre des besoins chroniques en nourriture, santé et
sécurité et constitue des défis majeurs pour l’aide internationale. Ces crises affectent profondément les sociétés, érodent le droit et la morale, créant des situations de dépendance et de violence persistante.

C’est pourquoi, quand les crises durent, la coopération internationale doit s’ajuster. L’approche Nexus, développée ces dernières années, repose sur trois piliers fondamentaux : l’aide humanitaire pour répondre à l’urgence, le développement pour renforcer la résilience et finalement la paix pour prévenir les conflits1. Roberto Cavallini, notre chargé de partenariats institutionnels, le souligne : « Face aux crises, on ne peut pas se limiter à l’aide d’urgence. Si on veut vraiment soutenir les communautés concernées, il faut accompagner la paix et le développement, même dans l’instabilité ». Là où règne l’incertitude, cette approche ouvre, en effet, des perspectives durables.

Nexus développement-paix : l’expérience d’Iles de Paix au Burkina Faso

Au Burkina Faso, l’insécurité et les déplacements de population, cumulés à l’instabilité climatique, rompent les chaines de production alimentaire : des familles quittent leurs champs, les récoltes diminuent, les pressions exercées sur la terre et l’eau dans les régions qui accueillent des personnes déplacées alimentent des tensions locales, notamment, entre celles-ci et les communautés hôtes2. « Les conflits ont poussé des familles à abandonner leurs terres, récoltes et bétail ; la production chute et la dépendance à l’aide augmente », souligne Abdoulaye Traore, directeur d’Iles de Paix au Burkina Faso. À Koupéla, Iles de Paix et ses partenaires appliquent l’approche Nexus afin de prévenir, autantque possible, les conflits locaux. Des ateliers de cohésion sociale sont ainsi proposés, réunissant différentes personnes telles que des autorités locales, des familles déplacées, des villageois, etc. Ensemble, ils identifient les problèmes, réactivent des méthodes de médiations traditionnelles et privilégient des solutions non violentes. Trinette Slaa, chargée d’appui aux programmes menés au Burkina Faso, complète : « Nous travaillons pour renforcer la résilience et la cohésion ». L’alimentation devient alors une motivation collective : agroécologie, compost, semences partagées ou encore maraichage restaurent l’autonomie des populations locales et tissent des liens entre les communautés.

Vu d’Europe : quand le lien social s’érode…

Dans une étude10 parue récemment, le politologue Hugo Subtil, de l’Université de Zurich, a croisé la cartographie de la fermeture de 18.000 bars-tabacs en France, entre 2002 et 2022, avec celle des résultats des élections législatives et présidentielles sur la même période.

Les résultats montrent que les communes concernées ont statistiquement connu une montée de l’extrême droite plus forte que les autres, en particulier en milieu rural, et ce, indépendamment des autres causes souvent pointées dans la hausse de l’extrême droite : chômage, immigration, niveau d’éducation, etc. Rejoignant en cela plusieurs autres travaux en sociologie, le chercheur explique que la fermeture d’un bar-tabac représente, par la disparition d’un lieu pour se parler, une réduction directe des interactions du quotidien. Lorsque cela se produit, « la politique devient un face-à face entre l’individu isolé et les grands récits médiatiques – et dans ce face-à-face, les discours qui offrent des réponses simples ont un avantage structurel ».

L’étude pointe cependant que ces dynamiques ne sont pas irréversibles : « des interventions ciblées en faveur de l’infrastructure sociale dans les communes peuvent contribuer à réduire le vote d’extrême droite. Quand un territoire reçoit de l’attention, la dynamique du ressentiment s’atténue. La reconnaissance compte autant que les équipements matériels. »

En Europe, comme en Afrique de l’Ouest, soigner le lien social apparait ainsi particulièrement crucial pour désamorcer la peur de l’autre et les conflits.

Défense ou paix, faut-il choisir ?

Choisir de réarmer revient à adresser une (fausse) promesse de sécurisation rapide. Dans une période où la prévention des conflits, la cohésion sociale et la solidarité internationale sont mises au second plan3, mettre en circulation davantage d’armes ne corrige ni les causes des conflits ni la fragilité des sociétés. Augmenter les budgets militaires au détriment de celui de la coopération internationale, c’est faire le choix de privilégier la sécurité de zones limitées (parfois très limitées…) au détriment de la sécurité humaine. Or, les crises à répétition exigent des réponses structurelles : diplomatie locale, médiations, réduction des facteurs de risque liés aux inégalités, à l’accès à la terre ou à la gouvernance. Autant d’investissements moins visibles que l’armement, mais plus efficaces pour éviter l’escalade4.

« Travailler sur la paix, c’est anticiper les tensions avant qu’elles ne deviennent des crises »
rappelle Abdoulaye Traore, directeur d’Iles de Paix au Burkina Faso.

Un prix Nobel en 1958 pour bâtir la paix…

« Construire la paix, c’est tisser des ponts entre les cultures pour éviter les fractures ». En 1958, Dominique Pire s’est vu décerner le Prix Nobel de la Paix pour avoir été précurseur dans l’accueil de personnes déplacées, en restaurant leur dignité avec l’appui de familles belges. Il promouvait une vision de la paix portée par l’action concrète et la responsabilité partagée. Une paix qui n’est pas seulement l’absence de guerre, mais un travail quotidien de justice et d’ouverture. Une paix qui se concrétise. Il refusait la neutralité indifférente et prônait, à l’inverse, une « paix réalisée à travers nos différences » par la discussion bienveillante et réciproque, la sincérité et la patience. La paix n’est pas seulement l’absence de guerre, elle est un travail quotidien de justice et d’ouverture. Elle se concrétise dans des espaces d’échanges où savoirs, traditions et solutions communes transforment la diversité en force collective5.

Fondée dans le sillage de ce Prix Nobel, Iles de Paix a institutionnalisé cette vision : travailler avec les populations, valoriser leurs capacités, promouvoir la dignité humaine, l’autonomie et la solidarité, mais aussi faire de l’engagement local un levier de prévention des conflits dont la portée soit universelle. Aujourd’hui, cet héritage demeure pleinement actuel : prévenir les tensions, c’est privilégier la coopération, la justice sociale et la confiance. C’est bâtir la paix au quotidien, pas sous les bombes6.

L’alimentation durable : un terreau de cohésion sociale

L’accès à l’alimentation est souvent au cœur des tensions sociales. Quand les ressources, telles que l’eau et la terre, se raréfient, les inégalités s’accentuent et peuvent générer des conflits. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture souligne que des systèmes alimentaires durables réduisent ces risques en garantissant la justice alimentaire via les circuits courts et la participation citoyenne, quelle que soit la région du monde7 . En Belgique aussi, des initiatives comme la DreamKitchen de Cultureghem ou les Cuisines de Quartier vont dans ce sens. Elles démontrent que cuisiner ensemble, partager des recettes, valoriser les invendus et impliquer les communautés créent des espaces de dialogue et de solidarité. Ces pratiques ne nourrissent pas seulement le corps : elles désamorcent les tensions, renforcent la confiance et transforment la diversité en cohésion sociale8. Prévenir les conflits, c’est aussi garantir que chacun ait sa place autour de la table.

Les jeunes générations et les femmes au cœur du vivre-ensemble

Très concrètement, dans les programmes d’Iles de Paix au Bénin, en Ouganda, ou encore au Pérou, des activités de renforcement de la cohésion sociale sont menées avec les familles paysannes. Par exemple, le « plan intégré paysan » est un outil participatif à travers lequel chaque membre du ménage participe à la définition des priorités et des actions à mener. Autre exemple : le « semainier familial » permet, quant à lui, aux membres d’une famille d’organiser les tâches quotidiennes et de favoriser la concertation au sein du foyer. Ces approches incluent ainsi les femmes et les jeunes dans la prise de décision, l’accès aux ressources et le partage des responsabilités. Cette implication transforme les rapports de pouvoir en coopération, réduit les tensions et consolide le vivre-ensemble9

Et l’éducation dans tout cela ?

L’éducation est bien plus qu’un outil de transmission : elle est un moteur de cohésion sociale et de solidarité internationale. En développant l’esprit critique et la capacité d’agir, elle relie les enjeux locaux aux interdépendances mondiales. Dans un monde traversé par des conflits et des crises prolongées, elle aide à comprendre les causes des tensions, à déconstruire les discours polarisants et à mobiliser des réponses collectives centrées sur la dignité et la préservation de l’environnement. Ces démarches s’incarnent dans des actions de sensibilisation auprès des écoles et du grand public, ainsi que dans des projets concrets au cœur de notre nouveau programme « Mangu Sane ». Dans ce projet, la gestion partagée des espaces alimentaires prend la forme d’actions concrètes de citoyenneté active. En articulant savoirs, participation et action, l’éducation devient un levier stratégique pour prévenir les tensions, transformer nos modèles et bâtir des communautés résilientes au delà des frontières. Elle relie apprentissages et pratiques : du questionnement critique en classe aux solidarités concrètes dans les quartiers, en passant par une citoyenneté participative portée par l’éducation permanente, le tout au service d’une cohésion sociale internationale durable.

L’accès à une alimentation suffisante et stable ne garantit pas, à lui seul, la paix ou la sécurité. Mais son absence fragilise profondément les sociétés, alimente les tensions et peut devenir un facteur aggravant de crises politiques et sociales. Les expériences récentes montrent que la stabilité ne repose pas uniquement sur des réponses sécuritaires : elle dépend aussi de dynamiques collectives de long terme, parmi lesquelles les systèmes alimentaires occupent une place stratégique.

La paix se nourrit aussi dans l’assiette ! Qu’il s’agisse de l’approche Nexus, de l’agroécologie comme d’initiatives locales articulées à des politiques publiques, de nombreuses analyses convergent vers un constat similaire : renforcer l’équité et la durabilité de l’alimentation contribue à créer des conditions plus favorables à la cohésion sociale et à la résilience des territoires.


Ce dossier a été élaboré dans le cadre d’un projet pilote visant à explorer l’apport de l’intelligence artificielle (IA) dans la production éditoriale. Sur base de sources identifiées et analysées par nos soins et avec soin, l’IA a été utilisée pour structurer les contenus, synthétiser des documents stratégiques d’ONG et d’institutions internationales, intégrer des analyses précédentes d’Iles de Paix ainsi que valoriser des extraits d’entretiens avec des experts
de la thématique. Les textes générés ont été relus, retravaillés et validés par l’équipe éditoriale afin de garantir la qualité de la rédaction, la cohérence du dossier et la fiabilité des données.

Afin de pouvoir soutenir les arguments de ce dossier, nous avons décidé de vous indiquer toutes les références de documents disponibles au public et utilisées dans le cadre de la rédaction de ce dossier.

Cette expérimentation interroge : l’IA peut-elle enrichir la réflexion ? Peut-elle faciliter la mise en forme ? Peut-elle libérer du temps pour l’analyse humaine ? Gâche-t-elle des ressources ? Risque-t-elle d’annihiler les capacités humaines ? Votre avis nous intéresse ! Partagez vos commentaires ou suggestions sur cette approche en écrivant à info@ilesdepaix.org


Ce dossier est tiré du numéro 150 du magazine Transitions.


1 SPF Affaires étrangères, Les contextes fragiles au cœur des priorités : une condition essentielle à la stabilité dans le monde, 2025 : https://diplomatie.belgium.be/fr/politique/themespolitiques/sous-la-loupe/les-contextes-fragiles-au-coeur-despriorites-une-condition-essentielle-la-stabilite-dans-le-monde
2 Iles de Paix, Rapport d’activités 2024, Burkina Faso.
3 RTBF, Formation fédérale : des coupes dans la coopération au développement ? Une vision court-termiste, pour le CNCD, 2025 : www.rtbf.be/article/formation-federale-des-coupesdans-la-cooperation-au-developpement-une-vision-courttermiste-pour-le-cncd-11493846?utm_source=chatgpt.com) ; CNCD, Rapport 2025 sur la Coopération belge au développement, 2025 : www.cncd.be/IMG/pdf/2025-rapportannuel-cooperation-belge-au-developpement-cncd-11-11-11.pdf
4 Justice & Paix, Parler de paix en temps de guerre : réarmer l’Europe… et la paix ?, 2024 : www.justicepaix.be/parler-de-paixen-temps-de-guerre-rearmer-leurope-et-la-paix/
5 Iles de Paix, Dans les pas de Dominique Pire, 2023 : https://www.ilesdepaix.org/wp-content/uploads/2023/09/Livre_Moha_web.pdf
6 International Review of the Red Cross, Dominique Pire, « Bâtir la paix », 1967 : https://international-review.icrc.org/sites/default/files/S0035336100129545a.pdf
7 FAO, Realizing the right to food in a changing world, The right to food guidelines : 20 years on and beyond, 2024 : https://openknowledge.fao.org/server/api/core/bitstreams/8655957cf9b6-486a-8f5f-51a99baf4ba8/content ; FAO, In Brief to The State of Food Security and Nutrition in the World 2024 –Financing to end hunger, food insecurity and malnutrition in all its forms, 2024 : https://openknowledge.fao.org/server/api/core/bitstreams/5366f75c-159d-4701-ad19-b3e1e91519e7/content
8 Iles de Paix, Analyse Retourner à la terre et (se) réinventer, 2024 ; Iles de Paix, Analyse Reprendre confiance et s’ancrer, 2024 ; Iles de Paix, Analyse Tisser des liens et prendre soin de soi, 2024 ; Iles de Paix, Transitions, Mangu Sane, un programme pour lier alimentation et dignité en Belgique, 2025.
9 Iles de Paix, Rapport d’activités 2024.
10 CEPREMAP, Quand les bars-tabacs ferment : l’érosion du lien social local et la progression du vote d’extrême droite en France, 2026 : https://www.cepremap.fr/2026/01/quandles-bars-tabacs-ferment-lerosion-du-lien-social-local-et-laprogression-du-vote-dextreme-droite-en-france


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